"II" par Julien Delorme

 

Un jour qui avait pourtant commencé comme tous les autres, la fontaine de Breda se mit à cracher de l’or. De l’or liquide comme on n’en avait encore jamais vu, frais et pur sous la clarté des étoiles, il faisait resplendir la place de ses reflets dorés. Et les maisons hautes aux pignons agressifs, si laides au jour plein, prirent des aspects de palais mystérieux. A la nuit tombée, les fenêtres s’illuminaient fantastiquement. On fit dévaler le long des façades de grandes étoles chamarrées aux miroitements subtils, et tout le lieu s’éclaira de mille et unes nuances. On vint de loin admirer le prodige de la fontaine et la vieille place métamorphosée. Les poètes et les artistes firent le déplacement des quatre coins du pays et l’austère métropole commerciale connut une activité sans précédent. Les muses avaient pris possession de ses murs, de ses allées et de ses habitants. Et tous louaient l’incroyable beauté des lieux, n’oubliant pas de repartir avec dans leurs escarcelles, une fiole dorée de l’eau magique. Puis ce fit le tour des peintres qui vinrent tremper leurs pinceaux à même l’ondée et qui réalisèrent de magnifiques fresques d’inspiration byzantine. Les dames en belles robes accoururent avec leurs mignons poudrés. Tous étaient ornés de dentelles. Puis vinrent les financiers et leurs ingénieurs dans leurs habits noirs de croque morts. Ils mesurèrent le débit et la contenance, observèrent le système qui permettait le miracle sans vraiment le comprendre. Certains produisirent même d’épais dossiers calculant la quantité d’or produit. Tous étaient d’accord, cette munificence allait produire une crise économique sans précédent. Mais rien ne se produisit. La place était devenue le centre du monde.


            Certains mythologistes réputés, ainsi que des mystiques de toutes les religions du pays vinrent admirer e phénomène. Ils s’installèrent à chaque coin de la place, déplièrent leurs petites chaires portatives et tinrent sermon. Beaucoup voyaient l’arrivée d’un nouvel âge d’or qui verrait le triomphe de leurs fois respectives. Ils proposèrent la conversion et beaucoup vinrent recevoir les sacrements. Et chacun des mystiques proposaient plus que l’autre. L’un bradait le paradis à 20 couronnes, insistant sur la beauté de l’âme humaine. D’autres zélateurs, moins bien intentionnés, proposaient pour quelques modiques guinées une absolution rapide et moultes promesses de vie éternelle.


            Puis ce fut le tour des souverains. Les relations entre la ville et ses voisins étaient tendues depuis de nombreuses années déjà. Mais après la venue de nouveaux ambassadeurs, les relations reprirent et les rois et les reines curieux d’admirer les reflets dorés du miracle vinrent se presser le long de la margelle de pierre. On les vit venir en grande pompe, de tous les points cardinaux (sauf du sud où il y avait la mer), et même les ennemis firent taire leurs querelles devant tant de beauté. Ils louèrent à prix coûtant les grands maisons de la place et y installèrent des villégiatures permanentes. Et tous vivaient dans la meilleure société qui fut. La guerre devint une idée saugrenue. L’un des prophètes avait annoncé à l’assemblée des monarques qu’à la moindre provocation, le sang remplacerait l’or qui coulait dans les bassins de pierre. Chacun le crut et personne n’osa briser l’accord tacite que scellait la fontaine de Breda.


            Pendant dix ans, l’or continua à jaillir des gueules des lions de mer et des cruches des naïades. Les sphinx de bronze, les cornes d’abondance et les grandes figures des temps jadis se couvrirent d’une patine précieuse. Et les dames et les mignons continuèrent à venir parfois se promener au soleil couchant. L’habitude avait pris le pas sur le prodige. Les grandes tentures pendaient encore, mais le vent et la pluie en avaient chassé toute couleur. Les vieux rois étaient tous mort et leur cour était repartie. Le spectre de la guerre avait fait son retour. Seuls restaient encore les prêcheurs solitaires. Leurs barbes avaient poussé et ils se contentaient maintenant de prêcher le jugement aux chiens errants qui avaient envahi les lieux.


            Dix nouvelles années passèrent. Les façades avaient retrouvé leurs grimaces de pierre et seuls les poètes continuaient parfois à fréquenter les lieux. Et ce fut l’un de ses jours mornes où le vent plaquait les lambeaux des tentures contre les fenêtres aveugles, que la fontaine choisit de se tarir. Pendant toutes ces années d’opulence, l’or n’avait plus représenté grand chose, mais l’arrêt de la fontaine poussa les malandrins à récupérer les miettes de la précieuse matière. Ils vinrent par dizaines, grattant consciencieusement les pierres, récurant les plis des grandes statues de bronze et le fond du bassin. D’autres après, encore plus entreprenants, démontèrent les mécanismes cachés et récupérèrent les paillettes coincées dans les tuyaux. Ce fut alors que la guerre éclata de nouveau. Elle fut brève, une fois n’est pas coutume. Breda fut vidée de ses habitants et tomba en ruines. Tous partirent sous d’autres cieux, vers l’est, où l’on disait qu’une statue s’était parée d’une couronne de flammes qui brûlaient éternellement.

           

Aujourd’hui, seuls les poètes osent encore revenir trouver l’inspiration dans ces lieux. Les affreuses bâtisses ne sont plus laides. Elles ont trouvé le charme des ruines.. Seuls, ils marchent sur les vieilles dalles de marbre. Ils contemplent les lions sans têtes, les statues difformes, les têtes des rois de l’ancien temps au regard chargé de douleur. Alors ils rangent leur plume et rentrent chez eux, aux quatre points cardinaux (sauf le sud où il y a la mer). Ils ont compris la leçon : même le plus grand ravissement craint les assauts du temps, même les miracles ne sont que provisoires.


© Julien Delorme