"La force de Coriolis" de Sylvain Lasjuilliarias (SF)

La navette des nécrophages ressemblait à une guêpe noire et agressive. Fuselée, une tête globuleuse séparée du corps par un passage étroit et articulé, elle générait au-dessus d'elle un champ de force qui vibrait comme une paire d'élytres. Déjà grosse dans le ciel, elle se stabilisa au dessus de la piste d'atterrissage en soulevant un nuage de poussière. Benjamin mit ses mains en visière pour pouvoir garder les yeux ouverts. Il était le premier humain à jouir de ce spectacle et il comptait bien en profiter.

Le vaisseau extruda une série de coussins sous son abdomen et se posa élégamment sur la piste. Le dispositif d'atterrissage se dégonfla, générant de nouvelles volutes de poussière, et la carlingue toucha gracieusement le sol. Le vrombissement du champ de force s'estompa. Une forte odeur d'ozone flottait dans l'air du matin.

Une ouverture se dessina sur le côté de la navette et un homme en émergea. Il était grand et sec, et portait une chemise blanche, manches retroussées. Il marchait en vacillant légèrement et exhibait une mine morose, presque maladive. Lorsqu'il arriva au niveau de Benjamin, ce dernier l'aida à retrouver son équilibre.

            – Alors ? C'était comment.

La question avait claqué comme un ordre.

            – Monsieur le président, articula l'homme, j'ai du mal à trouver les mots. C'était intense, très impressionnant et... très dérangeant pour l'estomac.

Benjamin ne fit pas d'effort pour paraître compatissant. Du coin de l'œil, il vit la silhouette du pilote se dessiner dans l'ouverture de la navette et se diriger vers eux.

            – Vous avez vomi ? demanda-t-il sans délicatesse.

            – Non, mais j'ai failli. L'effet ressenti est très différent de l'avion. C'est comme si une main invisible vous enserrait l'estomac et...

Benjamin n'écoutait pas son conseiller. Il adressa au pilote qui s'approchait d'eux un geste de l'index. Ce dernier se posta au garde-à-vous face au chef des armées.

            – Votre rapport ?

            – Monsieur le président, le vaisseau alien répond parfaitement aux commandes. Nous avons effectué un aller-retour jusqu'à une île du pacifique. L'aller a duré sept minutes quarante cinq, le retour huit minutes et trois secondes.

            – Pourquoi cette différence ? interrompit le président en fronçant les sourcils.

            – La force de coriolis, monsieur.

            – Continuez, éluda Benjamin

            – Nous avons volé au dessus de toutes les lignes aériennes et n'avons été détectés par aucun radar. Il n'y a pas de réel problème dû à l'accélération, juste un léger trouble, qui peut aisément être dépassé. L'habitacle...

            – C'est bien, fit le président. Vous allez faire un rapport complet à votre général. Et faites donner l'ordre qu'on bâche la navette. Elle se voit comme le nez au milieu de la figure.

Le pilote salua en claquant des talons et s'éclipsa en direction des bâtiments bas qui s'étalaient derrière eux. Benjamin sentit le vent se lever et agiter sa chevelure poivre et sel. Ils se trouvaient au centre d'un tarmac d'un demi-hectare, occupé par une rangée de Rafales, trois Puma et la fameuse navette, beaucoup plus grosse que n'importe quel engin militaire volant jamais conçu par l'homme. Les occupants du site, s'ils étaient nombreux, avaient eu pour ordre de rester cachés dans leurs quartiers. Benjamin avait voulu être seul pour accueillir ce premier vol d'essai, tout comme il avait pris seul la décision de l'autoriser. De même, il avait été seul lorsque les nécrophages s'étaient présentés à lui, en pleine nuit.

Il en avait perdu le sommeil pendant une semaine.

            – Qu'est-ce que vous en pensez, Bruno ?

Le conseiller avait un teint blanchâtre et restait plié en deux, une main sur l'estomac.

            – On dirait qu'ils ont tenu parole.

            – On dirait ? répéta le président en écho. Qu'est-ce qui vous prend ?

L'homme prit une profonde inspiration, bouche grande ouverte.

            – Ils nous ont bel et bien donné un moyen de vaincre les distances, comme ils l'ont promis. Mais qu'est-ce qui nous prouve que cet engin est sans danger ? Est-ce qu'il est polluant ? De quel carburant avons-nous besoin pour le faire fonctionner ? Pourrons-nous le démonter et l'étudier sans danger ?

            – Ce sont des détails, éluda le vieil homme en sortant une pipe de la poche de sa veste. La seule question est de savoir si nous pouvons avoir confiance en ces extra-terrestres.

            – Justement, Monsieur le président, je ne leur fais pas confiance. Ils sont trop différents, trop froids.

Le président, un léger sourire aux lèvres, garnit le fourneau de sa pipe de tabac. Rien n'indiquait qu'il écoutait son conseiller. Sans lever les yeux de son ouvrage, il rétorqua :

            – Bruno, il faut garder une chose en tête : C'est une aubaine si ces extraterrestres sont venus me voir en premier. Et si, par excès de prudence, ils décidaient d'aller plutôt démarcher les japonais, ou les américains, ou les chinois ? Déjà, je me demande pourquoi ils ont contacté un petit pays comme le nôtre.

            – Peut être n'êtes-vous pas le premier. Peut-être les japonais, les américains et les chinois ont-ils déjà refusé. On ne sait pas depuis combien de temps ils sont là.

            – Plus on attend et plus ils ont faim, continua le président en ignorant la remarque. Il faut agir vite.

Le conseiller ne rétorqua pas. Il savait qu'il n'avait aucune chance de convaincre son employeur. Son travail consistait à faire valoir son point de vue, rien de plus. Ils marchèrent tous deux en silence jusqu'à une porte qui s'ouvrait au milieu d'un bâtiment kaki. À l'intérieur, deux gardes armés se mirent au garde à vous.

            – Bruno, dit Benjamin, vous m'avez toujours bien aidé. Je vois qu'aujourd'hui nous ne sommes pas d'accord, mais ce n'est pas grave, car j'ai trouvé en quoi vous allez pouvoir vous rendre utile.

            – Monsieur le président, je vous suis dévoué corps et âme.

            – Tant mieux, Bruno, parce c'est justement ce qui va servir de gage de ma bonne foi pour les nécrophages. Votre corps et votre âme.

Il claqua des doigts et deux paires de bras saisirent le conseiller. Ce dernier, bouche bée, n'eut pas le temps de se débattre avant d'être emporté dans une autre pièce. Le président s'éloigna en tirant sur sa pipe, sans un regard en arrière.

 

 

FIN

 

©Sylvain Lasjuilliarias