Littérature : « Les fées à travers la littérature occidentale »

Gravures

  Les fées sont dans notre imaginaire les Dames de la nature et maîtresses des sources, à qui il était bon de laisser quelques pièces, bol de lait ou petits pains pour s’attirer leurs bienfaits.


Ces créatures fantastiques à l’apparence de femme, se voyaient dotées de certains pouvoirs surnaturels, tel que le don divination, propre à influencer la destinée humaine. L’origine même du mot « fée » le confirme : il provient du latin fatum, signifiant le Destin. L’une des premières références faite aux fées dans la littérature se trouve dans l’Iliade et l’Odyssée du poète Homère, bien qu’il ne les nomme pas ainsi. Il s’agit des trois Moires : Clotho, Lachésis et Atropos ; les fileuses du destin. La première file sa quenouille, la deuxième tourne le fuseau et la troisième coupe le fil. Ces trois déesses se retrouvent dans diverses mythologies, comme celle des romains sous le nom de Parques, mais aussi chez les germains. C’est dans les poèmes eddiques (1), écrits entre le VIIIème et le XIIIème siècle qu’on les retrouve. Appelées Nornes, elles vivent près de l’arbre sacré Yggdrasil, l’Arbre-Monde, et de la source Urd avec laquelle elles arrosaient les racines de l’arbre pour qu’elles ne pourrissent pas. Pareilles à leurs cousines grecques, les Nornes fixent la destinée des enfants lors de leur venue au monde.
Les MoiresIl existe une coutume voulant, durant les couches d’une femme, que l’on dresse une table avec trois couverts, réservée aux trois fées marraines médiévales, pouvant ainsi donner des dons au nouveau né. Malheur à la maisonnée s’il manquait un ustensile car la fée, vexée, se vengeait sur l’enfant. C’est dans le Roman de Perceforest (2), écrit durant la première moitié du XIVème siècle, que nous est contée l’histoire de Troïlus et Zellandine. A la naissance de la petite fille, l’une des fées n’eut point de couteau, cause qu’il était tombé à terre. Pour se venger, la créature condamna l’enfant à se piquer le doigt au premier fil de lin qu’elle tirerait de sa quenouille, la plongeant dans un sommeil éternel. L’une de ses compagnes conjura le sort en insufflant au jeune Troïlus le désir de retrouver sa belle, ce qu’il réussit à faire. Neuf mois plus tard, la belle Zellandine accoucha d’un petit garçon qui lui téta le doigt, extrayant par la même occasion la coupable écharde, ce qui brisa l’enchantement. Cette histoire n’est pas sans faire échos au conte de Perrault, donnant ainsi l’une des premières versions de la Belle au bois dormant. Dans les deux récits, on trouve les outils du filage, symbole du lien qui unit les Moires à la destinée humaine.
Fées Marraines

A l’époque médiévale, les déesses du destin ne sont pas les seules fées évoquées dans les belles lettres. Il existe en effet d’autres créatures aux étranges pouvoirs, celles de la forêt, des divinités sylvestre qui s’unissent aux mortels. Ces fées ne sont pas de la même nature que les Moires et incarnent dans l’imaginaire des hommes du Moyen-Age un certain nombre de fantasmes liés à la féminité, dont celui de la fécondité. Ces fées-là sont la résurgence d’une époque païenne, où l’on vénérait l’image de la femme-terre porteuse de vie. Si ces créatures apparaissent dans les écrits médiévaux, c’est qu’elles font partit d’un folklore oral transposé à l’état de littérature. Cette transcription a pour origine une volonté que l’on pourrait qualifier de politique. Emanant  de la classe chevaleresque désireuse de posséder un certain nombre de textes « laïques », cette volonté entendait s’opposer aux clercs qui détenaient quasiment les pleins pouvoirs de l’écriture, et par extension, ceux du savoir. C’est ainsi qu’émerge au XIIème siècle la littérature courtoise, ayant pour double visée, celle de diffuser auprès des grands seigneurs féodaux et leur cours, une morale de la chevalerie par l’intermédiaire des écrits de Chrétiens de Troyes ; et celle de préserver de l’oubli les contes des anciens Bretons, dans le cas des Lais (3) de Marie de France.

 

Mélusine

 

Ainsi, ces textes font apparaître une autre facette du caractère des fées : celui des amantes. La plus connue d’entre toute est sans conteste la fée Mélusine, fondatrice de la lignée des Lusignan. En termes de contrat nuptiale, la fée imposa à son futur époux, l’interdiction de la voir le samedi entier. Mais un jour, celui-ci poussez par la méchanceté de son frère, céda à la tentation et alla observer son épouse. Il la découvrit plongée dans un bain, la moitié supérieure de son corps resté femme, tandis que la partie inférieure était celle d’un serpent. A la suite de quoi, la fée disparut à jamais du monde des hommes. Le Roman de Mélusine, écrit par Jean d’Arras en 1393, nous donne ici l’architecture du conte mélusinien, que l’on retrouve dans bon nombre de récits :


-      Une fée s’unit avec un mortel en lui imposant un interdit qu’il se doit de respecter.

-    Le couple partage le bonheur au sein de leur ménage tant que l’époux tient parole.

-    Toujours le pacte est violé, rompant l’union et scellant la disparition de la fée.


L’une des plus belles définitions du conte mélusinien nous est donnée en 1848, par le compositeur allemand Wagner : « Comme symbole de l’histoire, je ne peux retenir que la rencontre d’une apparition surnaturelle avec la nature humaine et l’impossibilité pour cette rencontre de durer. »

Morgane Fée

Il existe une autre figure de la fée amante, celle incarnée par l’ambigüe Morgane, ambigüe car ses intentions évoluent au fil des ouvrages qui la décrivent. Sa première apparition se fait dans La Vie de Merlin (Vita Merlini), en 1148, de Geoffroy de Monmouth. Elle est l’un des personnages principal du cycle arthurien, se rendant souvent coupable d’enlèvement de héros, en particulier Lancelot, pour les retenir auprès d’elle. Ainsi s’amorce un autre type de conte, que l’on pourrait nommer morganien, et qui révèle une architecture inverse à celle du conte mélusinien :


-        Le voyage du héros dans l’autre monde rappel celui de la fée dans le monde des humains.

-      Le séjour dans l’au-delà est aussi soumis à un interdit.

-      Arrive un moment où le héros désire regagner le monde des hommes. La violation de l’interdit l’empêche alors de retrouver la fée et son royaume.


Entre 1170 et 1180, la fée Morgane devient dans les romans de Chrétien de Troyes  « Morgue la sage » ainsi que la sœur du roi Arthur. C’est elle qui, dans l’île d’Avalon, pensera les blessures du jeune homme, avant qu’il ne gagne le monde des hommes et deviennent roi des Bretons.


C’est vers 1230, dans le cycle Lancelot-Graal, que la fée guérisseuse et transformée en une sorcière maléfique et luxurieuse. Tantôt elle emprisonne les chevaliers dans un val avec dames et damoiselles pour leurs plaisirs ; tantôt elle dévoile à Arthur les fresques peintes par Lancelot qui décrivent ses amours avec la reine Guenièvre, précipitant ainsi la chute des chevaliers de la Table Ronde. Fée démoniaque, Morgane donne fin à un monde, renouant ainsi avec les fata, les Moires du destin. Morgane est devenue femme fatale au sens fort du terme : elle incarne ici le destin des humains et l’image de leur mort.


féesIl existe néanmoins une fée que l’on pourrait supposer diamétralement opposée à Morgane. Il s’agit de Viviane, la fée nourricière, qui enleva un enfant pour l’éduquer selon les grands principes de la chevalerie et donna ainsi, symboliquement, naissance au plus grand des héros du cycle arthurien : Lancelot. Cependant, Viviane n’est pas si éloignée que cela de Morgane, dans le sens où elle réserva un bien triste sort à son prétendant. La nature de Viviane diffère selon les sources. Elle est soit une divinité sylvestre, soit une nymphe, soit encore une jeune damoiselle bretonne. Toujours est-il que Merlin en tombe amoureux et lui enseigne tout son savoir occulte contre son amour. Mais son élève utilisa sa science contre lui, le plongeant dans un sommeil profond. Preuve encore qu’il ne faut pas laisser le pouvoir viril entre les mains des femmes, de peurs qu’elles ne le retournent contre les hommes.

 

Le retour des fées se fit avec la création d’un genre littéraire : le conte de fées, dont le terme même apparu en 1698. Cette nouvelle forme de fantastique fut  inventé (3) par les intellectuelles du  XVIIème siècle : Mme d’Aulnoy ; Mlle de Scudéry ; Mme de Lafayette et autres Marquise de Sévigné. Bien que Charles Perrault ait été plus retenu par la postérité que ses consœurs, ce fut bien dans les salons de ces dames de la noblesse que les fées s’invitèrent en premier.
Mais pourquoi ces femmes eurent-elles de l'intérêt pour ces créatures issues des contes oraux populaires, si éloignées de leur Préciosité (4) ? Certainement pas celui de se divertir de l’ennui d’une vie oisive !

Souvenez-vous des trois Moires : bien qu'ayant subit de légères modifications, nos fées des salons sont bien leur descendance. Tout comme leurs ancêtres, elles sont dotées de pouvoirs magiques, n'étant pas issues du monde des mortels, exhaussaient les souhaits et influaient sur la vie des humain. Leur pouvoir s’exerçait particulièrement sur les amours de jeunes gens qu’elles favorisaient, vengeant ainsi par l’intermédiaire de la plume les mariages forcés de leur créatrices. Mais si les Dames de Scudéry et d’Aulnoy prirent les fées comme personnages de leurs écrits, c’est avant tout parce que ces créatures humanoïdes et féminines incarnaient des figures tutélaires maîtrisant leur destinée. Autrement dit, exactement ce que les auteures voulaient devenir.

SophieAndersonTakethefairfaceofWomanA la manière de leurs sœurs aînées, les fées des Lettres appartenaient à la noblesse, et, pourvu d’une grande érudition, faisaient montre d’une rare indépendance. Qui a déjà fait la rencontre d’une marraine fée mariée ? Personne ou presque, au contraire de ces Dames qui n'avaient pour seul rôle, celui de procréer et de montrer aux yeux de tous, l'étendue de la richesse de leur époux. De quoi avoir envie d'écrire d'autres possibilités pour les femmes.

Le choix de la fée ne fut donc pas innocent. Ainsi, elles remplirent la fonction suivante au sein du conte : personnifier les femmes qui les créaient, et par extension, leur désir d’émancipation et de maîtrise de leur propre destinée à une époque où la parité n’existait pas.


Au XXème siècle, c’est chez Marion Zimmerman Bradley (5), auteure ré-explorant le cycle arthurien, que nous retrouvons Viviane et Morgane, sous un angle tout aussi féministe. Certains attributs leur sont restés,  comme le don de divination ou celui de l’enchantement. Mais d’autres choses ont changés. Pour commencer, Viviane et Morgane sont de humaines, et non plus des fées. Elles sont issues d’une élite de la terre bretonne : la caste des prêtresses de l’île d’Avalon et leur rôle n’est plus d’influencer la destinée des hommes, mais celle du pays tout entier. Sous la plumes de Zimmerman, ces femmes sont devenues de redoutables politiciennes qui se sont donner pour mission de canaliser le flux romain et chrétien qui envahit leur terre afin de sauver leur peuple et leur croyance. Pour cela, elles se marient aux puissants romains afin de les influencer. Dans ce texte, Morgane est fille d’Ygerne, sœur de Viviane qui, grâce à l’aide de Merlin réussit à la convaincre de s’unir à Pendragon ; union qui donnera naissance à Arthur. Tout est calculé : l’enfant sera donné à Merlin pour qu’il l’éduque selon les us et coutumes du peuple breton, afin qu’il en devienne le roi et le protège. Mais peu de choses se passent comme elles ont été prévues.


Ainsi s’achève cette chronique et n’oubliez pas, lors de vos promenades, de laisser un bol de lait ou un gâteau au miel pour les hôtesses de nos sous bois.

 

                                                                                                                                      Maud COIS

 

(1)Les poèmes eddiques, ou Edda poétique, sont des poèmes en vieux norrois (première écriture de la langue scandinave) recueillis au XIII ème siècle dans un manuscrit islandais, le Codex Regius. Il est actuellement la source la plus fournit de notre connaissance de la mythologie scandinave.

 

(2) Troisième partie du troisième tome, chapitre 50-52, 59-60.


(3) Ils existent néanmoins deux œuvres italiennes du XVIème siècle qui se rapportent au genre du conte de fée et qui présentent les plus vieilles versions que l’on connaisse du Chat beauté et autres contes.
Piacevoli Notti (Les Agréables Nuits), de Giovano Francesco Straparola.
Petamerone, connu aussi sous le nom du Cunto di cunti (l’Histoire des histoires), de Giambattista Basile.

(4) Préciosité : C’est à la fois un courant culturel et littéraire de la France du XVIIème, qui promeut la pureté du langage, l’élégance de la tenue et la dignité des mœurs.
Les femmes y sont très actives et animent les salons.
La Préciosité et ses pratiquantes seront fortement critiquées dans Les Précieuses ridicules de Molière.

 

(5) Il est préférable de lire Zimmerman dans sa langue d’origine car bien souvent la traduction est mauvaise. Par moment, certain passage du texte d’origine sont complètement réécrits, voir même supprimés dans la traduction française.

 

 

Pour aller plus loin :


Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées,  1976. Vous ne lirez plus jamais le petit Chaperon Rouge de la même manière...

Pierre Bordage, L’Enjomineur, 1792 et L’Enjomineur, 1793, 2004. Où la révolution française met en péril l’autre monde.

Hugo Pratt, Les Celtiques, 1975. Six aventures de Corto Maltese dans le monde de faéries.

Terry Pratchett, Mécomptes de fées, 1998. Pour revisiter certains classiques de manière décalée.


Sources :


http://fr.wikipedia.org/wiki/Edda_po%C3%A9tique#Liens_externes

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Mme_d%27Aulnoy

http://fr.wikipedia.org/wiki/Madeleine_de_Scud%C3%A9ry


Michel Le Bris, Claudine Glot,  Fées, elfes, dragons et autres créatures du monde de féérie

Laurence Harf-Lancner, Le monde des fées dans l’occident médiéval

Jean-Paul Sermain, Le conte de fée, du classicisme aux Lumières