Mr BUNGLE : musique pour Serial Killers

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“je crois que nous avons affaire à un serial killer”

“- un quoi ?”

Mister Bungle est un cas à part... Le genre de formation qui n'appartient à aucun courant, et donne tout son sens à des termes aussi galvaudés que “culte” et “inclassable”. Le plus grand groupe des années 90, c'était eux. Et pas un mot sur eux dans la presse française, qui peut bien s'étonner d'agoniser aujourd'hui... Petite rétrospective avant une messianique et éventuelle reformation...

C'est en 86 que Mr Bungle, groupe de lycée de Mike Patton et de ses potes, au nom inspiré   par un genre de clown pervers et crado, sort sa première démo : du death poisseux au son garage à la Obituary, qu'ils adorent.. Influence à laquelle il faudra au fil des années ajouter Fishbone, groupe de fusion black américain, et le saxophoniste John Zorn, pape de la scène bruitiste new yorkaise, parrain de la formation à bien des égards, qui leur permettra de jouer pour la première fois hors de leur californie natale, à NY, en première partie de son groupe...

Déjà sur ce tout premier enregistrement s'entassent guimbarde, kazoo, section de cuivres typiquement ska, et diverses onomatopées et autres borborygmes extirpées de l'organe vocal à peine pubère de Michael Patton, 19 ans. Un bordel monstre qui ne prendra forme que 3 démos plus tard, sur le premier album, éponyme. Les reprises pour le fun qui apparaissaient sur les démos, du genre “la cucaracha” ou INXS apparaissant au milieu d'un morceau funk-metal, passent ici à la trappe, signature sur Warner oblige... On les retrouvera sur scène, où sur l'un des multiples bootlegs du groupe, qui bénéficie d'un véritable culte sur la toile... Mais au fait, comment un tel groupe, parmi les plus anti-commercial qui soient, a pu se retrouver sous contrat avec Warner Bros ? La réponse est simple : En 89, Mike Patton a été engagé comme chanteur de Faith No More, groupe de fusion fraichement abandonné par son ancien chanteur, et le bougre ne rate pas une occasion pour promouvoir Mr Bungle, le groupe de ses copains d'enfance, allant jusqu'à porter un t-shirt à leur effigie dans le clip d”Epic” le premier gros tube de FNM. Patton propulse le groupe vers le succès mondial. Les tournées monstres s'enchaînent... C'est ainsi que le premier album de Bungle, orné d'une pochette dérangeante et exhalant une atmosphère de foire aux monstres, restera sans suite pendant 4 ans... à l'époque, personne n'a rien entendu de pareil, ce mélange de technicité et de déjante puérile, de scatophilie et d'obsessions sexuelles diverses. Patton, qui ne partage donc pas que la date de naissance avec Mozart, préfigure d'une certaine façon les délires 90's à la Jackass ou South Park. Les membres de Korn, par exemple, s'avoueront traumatisés par Mr Bungle et FNM, au point d'en singer maladroitement la folie et la crudité morbide. Sauf que ce serait oublier une donnée essentielle : tout comme les Cardiacs, les Butthole Surfers, et dans une moindre mesure, Zappa; Mr Bungle ne se prenait pas au sérieux, et c'est ainsi qu'ils allaient graver 3 albums, pas plus, parmi ceux que les grands boulimiques de musique allaient placer – très sérieusement cette fois – en haut de leur piédestal toutes catégories.

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Le premier est donc produit par John Zorn, le bienfaiteur déjà mentionné, qui venait de sortir l'année précédente deux albums de son monstrueux projet Naked City, à savoir le plus grand modèle de Mr Bungle, bien que ces derniers y rajoutent une dimension beaucoup plus pop et moins extrême, ce qui en renforce le pouvoir d'attraction... Les 3 leaders du groupe, Trevor Dunn le bassiste, Trey Spruance le guitariste/producteur et Mike Patton la gorge profonde, sont marqués à vie par l'extrémisme et le raffinement sadique, très référencé de Naked City... Mais ils ont aussi leur propre culture, nourrie à la junk food et aux films d'horreurs dont est friand Patton, dévorés par dizaines d'affilée. Contrairement à l'idée reçue, Patton est plutôt en retrait derrière les principaux compositeurs que sont Dunn et Spruance, le premier étant un génial mélodiste et le second un maniaques des structures tordues, lacérées de sa guitare caméléon, qui se nourrit autant de folklore arabe que de surf music que de grindcore que doo-woop, etc...

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Des références qui surgiront de manière très déconcertante sur Disco Volante, le 2ème album, considéré la clé de voûte du groupe. De l'artwork du cd, référence croisée à “Un chien andalou” et “20000 lieues sous les mers”, aux paroles tirées de Bérénice d'Edgar Allan Poe, de l'ésotérisme arabe, ou encore de la définition de l'ornithorynque; tout concourt à faire de ce disque un monstre des abysses, aussi difficile à apprivoiser que généreux, voire inépuisable pour qui sait en sucer la substantifique moelle... Ici, c'est au surréalisme que le groupe fait appel, voire à une vision résolument noire et grotesque de la culture classique européenne, que seuls des américains décomplexés pouvaient engendrer, allant jusqu'à intituler la tournée qui s'ensuit “Le Théâtre de la Cruauté”, en hommage à Antonin Artaud. Très peu d'images existent de cette période, qui voit le groupe reprendre du Emperor sur scène... Jamais grand écart artistique n'a été plus poussé qu'ici. L'album tisse un univers de fonds marins ésotériques, entre cartoon et asile de fous... La mort et la violence sont omniprésentes, frappant telle la foudre entre deux rêveries où planent les hululements spectraux de Patton (le traumatisant carry stress in the jaw). Parfois, cette violence est stylisée, peaufinée à l'extrême (Violenza Domestica, thriller sonore proche de la musique contemporaine), parfois elle est obscène, dérangeante (After School Special), nous rappelant que derrière les masques, se cachent probablement des enfants mal à l'aise dans leur corps d'adulte, qu'ils semblent refuser en bloc (les crédits du livrets sont un gag, et il n'existe à ce stade pratiquement aucune photo du groupe qui ne soit entravée par des masques, des cagoules ou des grimaces, une aberration pour Warner). Disco Volante est une névrose importante au coeur des années 90, le symptôme difforme d'un underground qui, par simple curiosité ou ennui total, avait tout ingurgité, formes savantes et musiques orientales inclues, et vomissait le tout à la face d'un monde qui à l'époque avait plutôt eu un réflexe de recul horrifié. C'était en 95, avant internet, à une époque où la mort de Cobain avait pour certains signé la fin des compromissions avec l'industrie...

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Lorsque le groupe se retrouve en 98 pour l'enregistrement de California; son 3ème et ultime album, l'ambiance au sein du groupe n'est plus au beau fixe... Les membres ont tous multiplié les projets personnels qu'il serait trop long d'énumérer ici, chacun exorcisant ses propres fantasmes, ce qui permis à California, le disque le plus travaillé du groupe, d'être un album-cocktail :  pop, ultra mélodique et accessible. Fini les réminiscences free jazz de la scène Knitting Factory de New York, finis les impros collées aux riffs brutal death, finies les gigues imaginaires façon “rabbi jacob meets tim burton”, et enfin, finis les déguisements glauques et le chaos bruitiste sur scène : place aux chemises hawaïennes et aux ambiances exotica/james bond ! En réalité, si le groupe a renoncé à son accoutrement légendaire, c'est parce que California est un album extrêmement complexe à jouer. Aussi acceuillant et luxueux que Disco Volante était tarabiscoté, imprévisible et malsain, California se veut la rencontre entre les Beach Boys et David Lynch. On y perçoit un Los Angeles imaginaire, angoissé par la fin du monde attendue de l'an 2000, qui aurait décidé se vautrer dans le stupre et l'easy listening une dernière fois avant de sombrer... Les paroles sont sublimes et cryptiques, la production est immense, le groupe ayant voulu réaliser “le dernier grand chef d'oeuvre analogique”. Mission accomplie... L'auditeur se perd dans les méandres de titres comme “None of them knew...” (un album dans l'album), où les ballades aux cyanure que sont Retrovertigo ou Pink Cigarette, véritables perles de songwriting. Une fin grandiose pour Mr Bungle, qui se veut ici à la fois fastueusement hollywoodien et résolument “fin de siècle”... Un temple de la démesure qui sera un peu souillé par une histoire très parlante : l'album devait sortir le 8 juin 99, le même jour que... Californication des Red Hot Chili Peppers, également sur Warner ! Cette coincidence fâcheuse ravivera une vieille rancoeur d'Anthony Kiedis, chanteur des Red Hot, qui accuse (pas forcément à tort...) Patton de lui avoir pompé son style à la fin des années 80 !La sortie du disque est reportée, et Kiedis fait personnellement virer Mr Bungle de l'affiche de plusieurs grands festivals en europe et en australie ! Qu'à cela ne tienne, Bungle se lance dans une hilarante parodie des Red Hot lors de son show d'Halloween 99 et entame ensuite une tournée mondiale de 130 dates qui détruit tout sur son passage (tout est en vidéo sur internet, matez et pleurez...). Le groupe, probablement déçu par l'absence cruelle de fin du monde, ne donnera plus de nouvelles après cela... Si la séparation a mis plusieurs années à être officielle, la reformation semble encore plus improbable. On ne peut que déplorer la tonne d'enregistrements jamais sortis à ce jour, notamment de la période Disco Volante, dont une session avec le Kronos Quartet! Alors, pour ceux qui cherchent à retrouver l'esprit des deux derniers albums du groupe, plutôt que de se rallier au le sacro-saint général Patton, il faut conseiller les trop souvent oubliés Secret Chiefs 3, projet de Spruance inspiré par la gnose chiite et les musiques de films, qui a démarré - ne l'oublions pas - en 96 comme la version sans Patton de Mr Bungle. L'alchimie est différente mais les 5 albums sont fantastiques, le dernier étant sorti il y a quelques mois. Pour les curieux, il se pourrait bien qu'on y consacre un article équivalent à celui-ci un de ces jours : n'hésitez pas à écrire à la rédaction si ça vous interesse ! Dernier conseil à ceux qui ne s'en douteraient pas encore : si Mr Bungle se reforme (après FNM, nul doute que Patton va reconsidérer l'option), maintenant que son culte s'est répandu comme un virus partout dans le monde (Warner oblige, leurs albums sont disponibles partout, tout le temps), il faut s'attendre à une Bunglemania de tous les diables. Soyez prêts.

Infos (si il reste de la place) :

Line up :

Mike Patton aka Vlad Drac (chant, cris, hurlements, gargouillis, etc...)

Trey Spruance (guitares, guimbardes, arrangements...)

Trevor Dunn (basse et chant occasionnel)

Danny Heifetz (batterie)

Bär McKinnon (cuivres divers)

Theobald Brooks Lengyel (saxophone sur le premier album)

 

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1er album : sorti le 13 aout 91

Disco Volante : sorti le 10 oct 95

California : sorti le 13 Juillet 99

 

Par Dariev Stands