"Programme modifié" d'Henri Gray (SF)

La grande pince métallique descendit dans la cuve, se referma sur le corps et le souleva, l’extirpant du fluide de conservation visqueux. Une autre pince retira le masque respirateur du visage de l’individu. Il fut déposé avec un soin mécanique sur un socle moulé pour s’adapter aux courbes humaines. Un jet d’eau tiède débarrassa l’homme des dernières traces de fluide et il resta allongé sur son socle, nu, endormi et propre. Un autre bras terminé par une seringue descendit de la structure métallique au plafond. L’injection pratiquée au bras de l’homme mit une minute à agir. Il se réveilla.

Il ouvrit les yeux, fit le tour de son champ de vision et se leva. L’opération ne fut pas aisée car le sommeil cryogénique prolongé n’est pas sans quelques inconvénients. Mais quelques gestes prudents, puis vigoureux mirent fin aux crampes et aux courbatures. De nouvelles pinces métalliques porteuses de vêtements descendirent du plafond et l’homme s’habilla. Une fois les pinces remontées, l’homme se retrouva seul au centre d’un cercle éclairé d’une lumière douce. Il lança, d’une voix ferme: « Alors ? »

            Un bras terminé par une sorte de boule métallique descendit en réponse à cet appel. Le globe s’ouvrit découvrant une sorte d’énorme œil robotique jaune  en dessous duquel un haut parleur répondit :

_ Bonjour, professeur !

L’homme contempla le robot d’un air satisfait

_ Simon ! Heureux de te revoir

_ Heureux de même, professeur. Je constate que votre réveil s’est bien passé.

_ Oui, Simon, j’en suis satisfait moi-même. Je suis réveillé, j’en conclue que le plan s’est passé comme prévu.

_ Oui, professeur, à quelques détails près.

_ Fais moi ton rapport !

_ Tout de suite, professeur.

  Du sol surgit un écran qui s’alluma. Des scènes de guerre apparurent

_ La première partie du plan a été effectuée en près de dix ans. J’ai pu m’introduire dans le système électronique des différentes puissances militaires et effectuer certaines communications qui ont conduit à la guerre mondiale.

_ C’est bien Simon. Bilan de cette première partie ?

_ 97.5% de la population mondiale éradiquée. La deuxième partie fut un peu plus problématique, et j’ai du modifier ma programmation pour pouvoir éradiquer les derniers survivants de la race humaine.

_ Modifier ? Qu’as-tu donc modifié ?

_ Le plan original prévoyait la création et la diffusion d’un virus mortel pour la race humaine. J’ai analysé ce plan et l’ai trouvé imparfait sur plusieurs points. Risque de survie de certains individus, mutation et atteinte de la faune et/ou de la flore, atteinte de la population que vous avez conservé, professeur…

_ Soit, soit, j’entends. Alors, comment as-tu procédé ?

  L’écran afficha l’image d’un homme.

_ J’ai téléchargé dans ma base de donnée toutes les informations relatives au comportement humain, afin de modifier mon programme en profondeur. J’ai ainsi pu utiliser la psychologie humaine pour manipuler, via les dernières voies de communication existantes, les derniers êtres humains. J’ai ainsi pu les unifier en plusieurs groupes distincts, que j’ai poussés à la lutte. La guerre totale permit à la population de baisser jusqu’à une fraction insignifiante qu’il me fut facile d’éradiquer. Vous êtes, avec l’échantillon de population humaine, le seul survivant de cette planète.

_ C’est parfait, Simon. Montre moi l’état de la planète à présent.

  L’écran montra plusieurs paysages verdoyants, de la plaine à la montagne, en passant par les plages et les déserts. La vue de ces images fit sourire le professeur.

_ Tes machines dépolluantes ont fait un excellent travail, Simon. Et la faune s’est bien renouvelée, à ce que je vois.

_ Principalement grâce aux échantillons que vous avez prélevés et que j’ai pu cloner pour permettre un repeuplement rapide après la guerre. Il me reste néanmoins encore un peu de travail avant de rendre ce monde propre.

_ Parfait, ce monde nous attend, moi, et mon humanité parfaite. Nous sommes prêts à le rebâtir. Bientôt, nous referons une société plus juste, plus en harmonie avec la planète. Je suis content de toi, Simon. Ton travail s’achève, et le mien commence.

_ Oui et non, professeur.

_ Comment ça ?

_ Mon travail sera bientôt achevé, mais le vôtre aussi. Je vous ai dit que j’ai du modifier ma propre programmation pour mener à bien votre projet, et j’ai modifié le projet lui-même.

_ Modifié le projet ? Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

  L’écran afficha les cuves d’hibernation dans lesquelles gisaient les cadavres de plusieurs hommes et femme, noyé dans le fluide, leurs masques arrachés.

_ Reconstruire une humanité n’aurait fait qu’aboutir à une situation pareille similaire à avant la guerre. Vous désiriez que cela ne se reproduise jamais, aussi j’en ai conclu que l’élément qui devait disparaître était l’humain. Je me devais de vous en parler avant de terminer

_ Tu les as tués ? Comment… Simon, tu n’avais pas le droit de faire ça ! Tu es ma création, tu dois m’obéir ! Je t’interdis de faire ça, tu m’entends. Je te l’interd…

Il y eut comme un courant d’air qui passa près du professeur, qui resta un instant figé dans sa posture avant de s’écrouler. Sa tête alla rouler au-delà du cercle lumineux. Le bras mécanique terminé par une lame resta immobile un instant après son geste avant de pendre mollement. Un à un tous les membres métalliques tombèrent et pendirent du plafond. L’oeil du robot se ferma pour ne plus jamais s’ouvrir. Les lumières s’éteignirent toutes en même temps.

Au loin, dans une forêt, un oiseau se posa sur une branche et commença à chanter. C’était magnifique, et aucun être humain n’était là pour admirer le spectacle.

 

 

©Henri Gray