"Soleil métallique" de Pierre Brulhet (S-F)

Indül marchait dans la nuit chaude de Tähari. Le sable entrait et ressortait de ses chaussures trouées. Il y avait bien des années qu’on ne trouvait plus rien sur Tähari. Indül maudissait cette vie. Ils avaient tout détruit avec leurs guerres incessantes. Le climat avait changé et le désert avait recouvert toute la planète. Les derniers survivants s’entassaient à présent dans les rares points d’eau qui existaient encore. Les océans étaient asséchés et la température continuait à monter.

            Le jeune homme heurta par inadvertance le pied d’un homme qui dormait.

            – Je suis désolé...

            – Sale petit con! dit le vieillard en se réveillant.

            Indül eut un mouvement de recul. Les deux lunes éclairaient une énorme pustule sur la joue du vieil homme. Il prit peur et s’enfuit en courant.

            – Eh ! Attends ! Reviens ! Tu dois me payer espèce de vaurien !

            Le jeune homme n’arrêta pas de courir. Il évita comme il pouvait, les corps endormis entassés sur le sol. Il s’arrêta quand il fut sûr qu’on ne viendrait plus le chercher. Il dû s’asseoir pour souffler. Indül savait que c’était la règle. Marcher sur quelqu’un, le bousculer était condamnable d’une amende versée immédiatement à la victime. Les oasis étaient si peuplés, que cette loi s’imposait pour éviter des débordements catastrophiques.

            Indül plongea sa tête dans ses bras. Il pleura.

* * *

            Tahäri se réveilla sous une chaleur étouffante. Les trois derniers millions de Tahäriens s’étaient pressés de faire la queue vers les points d’eau. Il fallait entendre parfois jusqu’à midi pour être servi.

            Ce matin là, Bagöl ne s’était pas levé en même temps que les autres. Il était soucieux et se demandait bien où se trouvait son frère Indül. Celui-ci avait souvent des habitudes nocturnes. Mais il revenait toujours avant l’aube. Bagöl hésita de partir à sa recherche. Les oasis étaient si peuplées ! Mieux valait attendre son retour.

            Bagöl regarda les queues interminables qui formaient des tentacules autour des points d’eau. Il porta à présent son regard vers l’étrange bâtisse qui brillait de mille feux au sud de l’oasis. Il plissa les yeux à cause de la réverbération des rayons sur la paroi argentée. Quand le soleil atteindrait son zénith, la foule irait se recueillir devant Dieu.

            Bagöl maudissait cette construction. Il maudissait encore plus ceux qui l’idolâtraient. Lui ne voyait qu’une chose sans vie. Ça brillait du lever jusqu’au coucher du soleil. C’était brûlant au touché le jour et froid la nuit. Ça n’avait pas de fenêtres. Il y avait une porte mais personne n’entrait ni ne sortait.

            Il savait que bientôt il devrait se lever et faire comme tout le monde. Il s’agenouillerait alors comme ses semblables et baisserait les yeux vers le sol. L’objet était de toute façon trop lumineux pour qu’on puisse le fixer.

            Bagöl se retourna. Toujours pas son frère en vu. Il se résigna.

            – Va falloir que j’y aille.

            La foule avait déjà pris le chemin de leur prière. Bagöl se demandait depuis combien d’années Dieu était là. Cent ans ? Mille ans ? Des éons peut-être.

* * *

            Bagöl suivait la foule silencieuse. Chacun murmurait des paroles de recueillement. Il les imitait seulement en remuant les lèvres. Il s’était juré de ne jamais prononcer ces mots et il s’activait chaque fois à penser à autre chose. Ils étaient tous lobotomisés.

            – Nous avons pêché et le pêché est notre repentir. Par le péché je serai puni Par la punition je serai absout de mes pêchés…

            Bagöl marcha en s’épongeant le front avec sa manche. Il pensa à son frère. Où pouvait-il bien être ?

* * *

            La nuit tombait lentement, emportant avec elle, la chaleur étouffante de la journée. C’est en revenant là où il avait l’habitude de s’allonger pour dormir que Bagöl vit son frère. Il était assis dans la même position que la nuit précédente.

            – Indül ! Indül ! dit-il en accourant vers lui. Mais où étais-tu passé ?

            Indül leva la tête et regarda son frère d’un air vide. Il semblait épuisé.

            – Je… Je ne sais pas… J’ai… J’ai eu très peur…

            Bagöl posa un genou à terre et prit son frère dans ses bras. Il le serra fort.

            – Indül… Je me suis tellement inquiété…

            Et ils s’endormirent ainsi, Bagöl tenant son frère dans ses bras.

* * *

            Les deux frères furent réveillés brusquement juste avant l’aube.

            – Eh ! Oh ! Qu’est-ce qu’il se passe ?... Aïe !

            Le garde venait de donner un coup de bâton électrique sur la cuisse de Bagöl.

            – Tais-toi ! Dit le garde.

            Il vit son frère assommé, transporté par deux gardes. Bagöl se révolta.

            – Indül !? Mais pourquoi vous l’emmenez ? Il n’a rien fait !

            – Tiens-toi tranquille ! lança le garde en le menaçant de son arme. Il aurait dû payer ! C’est la loi. Il sera puni !

            Bagöl fou de rage, voulut rattraper son frère.

            – Indül ! Non !...

            Avant qu’il n’ait pu faire un pas, le garde l’assomma d’un violent coup de bâton sur la nuque. Bagöl s’écroula sur le sol, inconscient.

* * *

            Quand Bagöl retrouva ses esprits, le soleil était à son zénith. Il se leva en grimaçant, une main sur la nuque. Il avait la gorge brûlante et le front ruisselant de sueur. Il chercha partout son frère.

            – Indül !...

            Bagöl se tourna vers la foule qui s’était regroupée autour de l’idole brillante. Il entendit alors des cris de terreurs et reconnu la voix de son frère.

            – Le Supplice…

            Bagöl fonça sans réfléchir vers la bâtisse des vénérations. Il courut et s’arrêta quand la foule devint trop compacte. Il se protégea les yeux avec son bras et risqua quelques secondes son regard vers la lumière insoutenable. Il entrevit un homme attaché au sommet arrondi de Dieu. C’était son frère. Bagöl se recouvrit vite les yeux avec son bras. Ses joues étaient inondées de larmes. Des gardes l’avaient remarqué. Il s’agenouilla vite comme les autres. Quand les gardes s’éloignèrent, il se fraya discrètement un passage dans la foule. Il serait bientôt tout près de la grande lumière. Il voyait, tout proche, les prêtres en longues robes blanches, qui faisaient un cercle autour de l’édifice. Mais Bagöl bouscula par mégarde une jeune femme.

            – Eh vous là ! Vous osez me faire ça en un lieu de prière ? Gardes ! hurla-t-elle. À moi !

            Ce fut la panique. Bagöl se leva, tournant la tête en tout sens. Il était perdu. Déjà la foule criait au sacrilège. Bousculer quiconque dans un lieu sacré allait bien au-delà d’une simple amende. Une dizaine de gardes approchaient. Le désespoir le fit réagir. Bagöl était presque dans un état second. Il faisait de larges gestes avec les bras et ses yeux étaient grands ouverts, presque exorbités.

            – Tähariens ! Frères du désert ! Réveillez-vous ! Réveillez-vous !

            Certains dans la foule avaient cessé de crier.

            – Écoutez-moi ! Tout ceci est un mensonge. Regardez autour de vous ! Regardez-vous ! Tout n’est que destruction, sécheresse, désespoir. Cessez de vous lamenter. Le temps est venu de rebâtir, de renaître et de retrouver votre fierté.

            Il s’arrêta un instant. On n’entendait plus un mot. Même les gardes s’étaient arrêtés. Soudain Bagöl pointa du doigt Dieu.

            – Il n’a jamais existé ! Ce Dieu là est un mensonge ! Il ne veut que notre perte !

            C’en fut trop pour la foule. Elle gronda contre le profanateur. Mais d’autres hurlèrent. Ils hurlèrent et se rallièrent à la cause de Bagöl.

            – C’est vrai ! Dit un homme à la barbe rousse. Il y en à marre d’obéir à je ne sais quoi qui ne dit jamais rien. Et ces acolytes qui disent l’entendre et appliquer ses ordres ! Ceux sont des filous !

            La foule cria. Un autre homme prit la parole.

            – C’est vrai ! On en a plus qu’assez de tout ça. Moi, je veux être libre ! Libre de faire ce que je veux !

            Un des prêtres s’avança. Il portait comme tous ceux de son rang, d’épaisses lentilles noires.

            – Comment oses-tu jeune renégat.

            La voix du prêtre fit trembler la foule. Bagöl lui-même, perdit toute inspiration.

            – Gardes. Emmenez-le, ordonna-t-il doucement.

            À ce moment, une explosion se produisit. Dans un hurlement de douleur, Indül mourut. Des flammes montèrent un instant du dôme du bâtiment, puis disparurent avec le corps du jeune homme.

            – NON ! lança Bagöl.

            Il profita de l’effet de surprise pour courir vers la lumière. Il savait où se trouvait la porte. Il renversa un prêtre, puis un deuxième et arriva enfin à l’entrée. Ses yeux n’étaient plus qu’une plaie inondée de larmes. Bagöl savait qu’il perdrait probablement la vue après ça. De toute façon, il n’avait plus rien à perdre. Il força la porte mais rien ne se produisit. Les gens allaient en tout sens. C’était la panique. Certains s’étaient ralliés à la cause de Bagöl et se jetaient maintenant sur les gardes et les prêtres. Deux gaillards rejoignirent Bagöl.

            – Attends, on arrive, petit !

            Il ne leur fallut pas plus de quelques secondes pour défoncer la porte. Sous l’effet de la poussée, ils tombèrent tous les trois à l’intérieur sous un nuage de poussière. Quand ils se relevèrent et que la poussière retomba, ils virent un petit garçon blond, assit sur un drôle de siège, entouré de petites lumières clignotantes. Bagöl ouvrit difficilement les yeux. Il vit l’enfant et tomba à genoux.

            – Un ange… C’est un ange !...

            Soudain, Bagöl se désintégra. Les deux colosses se désintégrèrent aussi et avec eux les derniers millions de Tähariens.

            Le garçon resta assit dans son fauteuil, le doigt toujours appuyé sur un bouton de la console centrale. Il regarda les corps éventrés des intrus. Les fils électriques encore fumant, sortaient des ventres ouverts des robots programmes. Il soupira.

            – Pouf… quel gâchis. J’ai plus de cadeau de Noël maintenant.

            Il se leva, prit son jouet en peluche posé au-dessus d’un écran et alla dans la cabine de téléportation. Il ressortit, furieux.

            – Ah non ! Ça ne marche pas aussi. Les robots ont été méchants. Ils ont cassé la machine à voyager en voulant entrer.

            Il regarda avec indifférence, les carcasses des robots programmes.

            – Ils sont morts maintenant. C’est bien fait.

* * *

            La nuit allait bientôt tomber. Dans une heure, les parents du petit garçon viendraient le chercher dans leur vaisseau.

            L’enfant hésita. C’était la première fois qu’il allait emprunter la porte. Il sortit du bunker de métal, son ours en peluche dans la main. Dehors, le soleil déclinait rapidement. Ses rayons rouges offraient un drôle de spectacle. Il y avait des millions et des millions de cadavres métalliques qui gisaient désarticulés autour du bunker et à perte de vue.

            À l’heure dite, un astronef scintillant atterrit à quelques dizaines de mètres du bâtiment. Une femme et un homme aux cheveux grisonnants en sortirent.

            – Maman ! Papa ! lança le garçon.

            – Ange, mon chéri ! dit la mère en enlaçant son enfant.

            – Ah, ah, rit le père en frottant la tignasse blonde du garçon. Alors fiston, nous te manquions déjà ?

            – Non. Les robots « beuglaient ». Ils ne voulaient pas m’écouter.

            Ange fit semblant d’être triste.

            – Tu boudes ? demanda la mère.

            Le père souleva son fils.

            – Allez, viens mon petit bonhomme. On rentre à la maison. Et si tu ne m’effaces pas cette vilaine grimace de ton visage, papa ne va pas remplacer ton cadeau !

            L’enfant fit un grand sourire à son père et lui fit comprendre qu’il voulait descendre. Il courut en sautillant de joie vers l’astronef.

            – Et pas si vite! lança la mère. Attends-nous chéri !

            – Dépêchez-vous ! dit Ange en se retournant. Je veux voir mon nouveau cadeau.            

 

FIN

© Pierre Brulhet

Tous droits réservés