" La Vénus décapitée " de Jean-Pierre Favard

Longtemps le lieutenant Varegas s’était couché à point d’heure, tant pour des raisons professionnelles que privées. Mais en ce funeste mardi son cerveau refusait de lui obéir. Une obsession qui le maintenait éveillé contre sa volonté. Et toujours les mêmes images qui s’imposaient à lui. Comme un film mal monté qui reviendrait sans cesse au début et recommencerait encore et encore. Il y avait tout d’abord cette femme sans visage. Un  corps de rêve mais une absence de bras pour le moins troublante. Et aussi cet homme au profil d’oiseau de proie. La scène se déroulait dans la rue, juste en bas de chez lui. Il reconnaissait les immeubles mais les commerces, eux, ne lui disaient rien. Ainsi, en lieu et place de l’épicerie de nuit se dressait un salon de coiffure qui offrait à ses clients des promotions avantageuses sur les toupets de luxe. La boulangerie avait cédé la place à un garage et le vidéoclub, où il lui arrivait de louer des DVDs afin d’occuper ses nuits d’insomnie, avait disparu. Une diseuse de bonne aventure avait même ouvert boutique un peu plus bas. Sa devanture regorgeait de détails insolites et de signes cabalistiques. Tel ce corbeau empaillé qui trônait, tête-bêche, accroché à une branche elle-même suspendue au dessus d’une rangée de boules de cristal.

Le lieutenant Varegas avait beau tenter de se raisonner, rien n’y faisait. La femme sans bras passait sans relâche devant lui, suivie de près par l’homme au profil aquilin. Arrivé à sa hauteur, celui-ci le saluait d’un hochement de tête. Son visage se déformait alors en un rictus abominable. Puis il dégainait une longue lame cachée sous son manteau de velours rouge.

La suite n’était qu’un éternel recommencement.

N’en pouvant plus, le lieutenant Vargeas décida de se lever. La position horizontale ne lui réussissait guère. En tous cas plus depuis que sa femme l’avait quitté. Cela remontait à plus de six mois déjà mais l’absence de Priscilla lui pesait toujours. Non qu’il tint réellement à elle – leur couple était plus une habitude qu’une réelle histoire d’amour – mais retrouver cet appartement vide, lorsqu’il rentrait tard, le soir, le minait jusqu’aux tréfonds du désespoir. Il savait pourtant qu’elle n’avait fait qu’écouter ce qu’il avait été lui même incapable d’entendre. À savoir cette petite voix qui le conjurait de changer de vie. Mais, à quarante ans passés, il en aurait été bien incapable. La brigade occupait tout son temps et son esprit. Peu de place, dans ces conditions pour une femme. Qui plus est, plus jeune que lui.

Le lieutenant Varegas prit une bouteille d’eau dans la porte du réfrigérateur et but de longues gorgée à même le goulot. Le liquide glacé le ramena brutalement à la réalité.

Il se dirigea vers la fenêtre.

En contrebas, la rue était déserte. La pendule murale indiquait quatre heures quarante neuf. Les éboueurs n’allaient pas tarder à passer et avec eux, la vie à reprendre. Machinalement, il laissa son regard errer sur la façade de l’immeuble d’en face. Une seule fenêtre était éclairée. « Sans doute un travailleur matinal » se dit-il.

Le fait que l’on soit le 1er Janvier ne l’effleura même pas.

Posant la bouteille sur la table basse, près du téléphone, le lieutenant Varegas fouilla un instant dans sa mémoire. Cet immeuble apparaissait dans sa vision… Il revint à la fenêtre mais la lumière était éteinte. Peu de temps après, la porte qui donnait sur la rue s’ouvrit, laissant passer une silhouette féminine. Il la suivit un instant des yeux avant de retourner se recoucher.

Étrangement apaisé.

C’est la sonnerie du téléphone qui le tira du sommeil quelques heures plus tard. Un sommeil de plomb dans lequel il était tombé tel un chêne foudroyé au plus fort d’un orage. Sans le moindre écureuil pour lui servir de témoin.

La voix de l’inspecteur Fisher lui parvint au travers du brouillard sonore qu’il était le seul à entendre.

- Alors lieutenant, d’attaque ?

Léopold Fisher. Sa familiarité exaspérait le lieutenant Varegas mais comme il s’agissait de l’un de ses meilleurs éléments, il faisait mine de ne pas s’en offusquer.

- Quoi ?

- ça vous dirait une petite balade ?

- Quoi ?

- Un tour au Louvre, juste vous et moi.

- Écoutez Fisher, je ne suis pas d’humeur alors si vous en veniez au fait !

- Vous avez déjà entendu parler de la Vénus de Milo, j’imagine. Vous savez, cette gonzesse avec une belle paire de… enfin, vous voyez ce que je veux dire.

- Abrégez Fisher. Je vous l’ai dit, je ne suis pas d’humeur.

- Eh bien, elle a été agressée cette nuit. Une espèce de maniaque l’a décapitée. À l’aide du sabre Japonais dérobé la semaine dernière au musée Guimet. On le sait parce qu’on l’a retrouvé sur place … Déjà qu’il lui manquait les bras à la donzelle…

Le lieutenant Varegas se surprit lui-même à faire le lien entre son rêve étrange et ce qui venait de se passer. Ce pouvait-il que… Non, le lieutenant Varegas n’était pas homme à donner du crédit à ce genre de coïncidence. Et encore moins à croire à l’éventualité d’un rêve prémonitoire.

- Et au fait, bonne année ! Ponctua l’inspecteur Fisher avant de raccrocher.

Bonne année ?

Le lieutenant Varegas se dirigea d’un pas traînant vers la salle de bain. D’un geste machinal, il alluma la lumière, porta la main à ses yeux et demeura en place jusqu’à ce que la sensation d’étourdissement disparaisse. Un simple regard dans le miroir lui confirma ses craintes, il couvait quelque chose. Traits tirés. Langue pâteuse. Il fit couler un peu d’eau et s’en aspergea le visage puis il se débarrassa du tee-shirt informe qu’il portait pour dormir – un souvenir de Priscilla - et se glissa sous le jet brûlant de la douche – qu’il espérait régénératrice à défaut d’être apaisante.

 

Lorsqu’il arriva au Louvre, l’inspecteur Léopold Fisher faisait les cent pas devant l’entrée en forme de prisme inversé. La fameuse pyramide de Pei. Le lieutenant Varegas se surprit à songer que c’était la première fois qu’il la voyait « pour de vrai ». « Mouais » maugréa-t-il dans sa barbe naissante, « mérite pas tout le bazar qu’on en a fait ».

L’inspecteur Fisher lui secoua vigoureusement la main.

- Ah, je vois que cette année, ce sera look barbu des Carpates.

- Ta gueule Fisher.

- Et le caractère qui va avec… chouette, on va bien se marrer à la brigade.

Le lieutenant Varegas esquissa l’ombre d’un sourire.

- Bon, et si tu me montrais le carnage, Fisher ? J’ai amené un tube de super-glue avec moi, si ça se trouve, on va pouvoir la lui recoller, sa tronche, à la diva manchote.

Cette fois, ce fut au tour de l’inspecteur de sourire. Finalement, le look 2009 du lieutenant serait peut-être plus agréable à vivre que son look 2008 – cheveux coupés courts, favoris broussailleux descendant jusqu’aux mandibules et manières d’un autre siècle.

- Et pour les cheveux, vous comptez faire quoi ? lui demanda l’inspecteur.

- Des cheveux… sur une statue, vous vous foutez de moi Fisher ?

- Non, je ne parlais pas d’elle mais de vous…

Léopold Fisher se mordit l’intérieur des lèvres. Il venait de réaliser qu’avec les cheveux longs, l’inspecteur Varegas ressemblerait trait pour trait à Sébastien Chabal, le rugbyman. De quoi abréger les interrogatoires de manière appréciable – et cesser de rentrer à des heures indues à la maison. Mais il n’eut pas le temps de poursuivre plus avant ses réflexions car un petit homme en complet gris s’avançait vers eux. Sous sa veste à la coupe impeccable, l’homme portait une extravagante chemise à jabot verte et son visage était à moitié dévoré par d’immenses lunettes rondes. Son crâne, savamment dégarni, luisait sous les spots de l’entrée.

L’inspecteur Fisher, qui l’avait déjà rencontré, fit les présentations.

- Lieutenant Varegas, conservateur Sigismond de la Bécasse.

- De la Bécasse ?

- C’est mon nom.

- Désolé.

- Pas autant que moi.

Le lieutenant esquissa un nouveau sourire. C’était le second en moins d’une demi-heure. Pas de doute, il couvait quelque chose. D’un geste las, il se toucha le front, à la recherche d’une trace de fièvre. Mais il ne découvrit rien. Ce qui n’eut pas pour effet de le rassurer.

- Suivez-moi, dit le conservateur.

Le petit homme avait une démarche proche de l’animal dont il portait le nom. Sautillant d’un pied sur l’autre, il bondissait plus qu’il n’avançait.

- Nous l’avons découverte ce matin. Une telle œuvre ! C’est une véritable catastrophe.

- Oui. Mais, au moins, nous avons retrouvé le sabre dérobé au musée Guimet.

Le petit homme s’arrêta net, fit volte-face et toisa l’outrecuidant, des éclairs dans le regard.

- Vous ne pensez pas ce que vous venez de dire ?

Le ton avait l’allure du reproche mais les yeux, eux, étaient ceux d’un meurtrier prêt à passer à l’acte. Conscient de sa position – et de celle du conservateur, de la gravité de l’affaire, des intérêts en jeu, le lieutenant Varegas préféra éviter l’incident et présenta ses plus plates au grand petit homme.

- On m’avait dit que les policiers étaient des êtres rustres mais je ne m’imaginais pas que ce fut à ce point.

- Ecoutez de la Bécasse, je veux bien m’excuser mais si vous poursuivez sur ce ton, je vous coffre pour insulte à agent dans l’exercice de ses fonctions, alors, si j’étais vous…

- Mais vous n’êtes pas moi, lieutenant. Car si vous l’étiez, vous sauriez que cette agression s’apparente à un acte de terrorisme, ni plus, ni moins. La Vénus de Milo est un chef d’œuvre absolu. Une œuvre inestimable dans l’histoire de l’Art, une œuvre unique qui, dans sa forme même, a révolutionné…

- Ce truc-là ? éructa l’inspecteur Fisher tel un rot lâché au beau milieu d’un office religieux.

Les trois hommes venaient de pénétrer dans la salle où se dressaient le tronc et les jambes drapées de ce qui fut, un jour, un chef d’œuvre inestimable dans l’histoire de l’Art, une œuvre unique qui, dans sa forme même, a révolutionné. À sa vue, les yeux du conservateur de la Bécasse s’embuèrent de larmes. Il renifla plus que de raison.

- Une catastrophe, vous dis-je.

Le lieutenant Varegas promena son regard autour de lui. Plusieurs toiles, de belle taille, recouvraient les murs. Il en reconnut certaines bien qu’il fut incapable de les nommer. Si tous les gens représentés là pouvaient parler, l’enquête serait bouclée en moins de temps qu’il n’en fallait pour pondre un rapport en trois exemplaires.

- Un musée comme le vôtre doit disposer d’un système de surveillance, avança-t-il en reportant son attention sur la malheureuse victime. Peut-être pourrions-nous visionner les bandes de la nuit…

- Hélas non, l’interrompit le conservateur. En dehors de la Joconde, aucune de nos œuvres n’a été jugée digne d’une telle protection par les pontes du ministère. Restriction de crédits ou devrai-je dire, vilenie budgétaire. Les caméras que vous apercevez ne sont pas branchées. Simples éléments de dissuasion.

Le lieutenant Varegas hocha lentement la tête. Une idée venait de germer dans son esprit. Mais elle lui semblait si folle qu’il était incapable de la formuler. Il se contenta donc de demander au conservateur,

- Excusez-moi mais… l’aile Égyptienne de votre musée est-elle éloignée de l’endroit où nous nous trouvons ?

 

Le musée du Louvre possède de remarquables collections d’antiquités. Des pièces uniques. Pour la plupart inestimables. Parmi elles se trouvent de nombreux éléments rapportés d’Égypte, notamment au temps des campagnes Napoléoniennes. Il faut dire que l’Empereur avait alors de sérieux arguments. Bataillons d’infanterie. Pièces d’artillerie. De quoi convaincre jusqu’aux plus réticents. Le conservateur de la Bécasse, même s’il ne voyait pas l’intérêt d’une telle démarche, clopinait devant les deux policiers afin de les conduire jusqu’aux salles consacrées aux dynasties pharaoniques.

- Voici.

Le lieutenant Varegas avait chronométré le parcours. Moins d’une minute leur avait été nécessaire afin de se rendre du point A au point B. Et ce, sans pour autant abuser de la ligne droite.

 - Oh mon dieu ! s’exclama Sigismond de la Bécasse avant de s’évanouir.


- Cela me semble évident.

- Vous avez bien de la chance, lieutenant.

Le lieutenant Varegas se posta devant la vitrine dévolue aux masques funéraires. Un emplacement était vide. Mais la forme laissée sur le velours rouge du présentoir ne laissait aucun doute quant à la nature de l’objet disparu.

- Un masque mortuaire représentant le dieu Horus.

- Tout à fait exact, balbutia le conservateur en recouvrant ses esprits. Mais… mais comment avez-vous fait pour le deviner ?

- Cela vous étonne de la part d’un aussi rustre policier ?

L’inspecteur Fisher aida Sigismond de la Bécasse à retrouver la station verticale. Le cœur du pauvre conservateur était mis à rude épreuve. Il se sentait faible. Pour ainsi dire, mourant.

- Ah oui, au fait, j’allais oublier mais… bonne année monsieur le conservateur ! articula le lieutenant Varegas, pas peu fier de son récent tour de force et du renversement de situation qu’il venait de lui permettre.

- Allez-vous nous en dire plus à présent ? le supplia l’inspecteur Fisher.

- Pas avant que Môssieur ne m’ait présenté ses excuses.

Le petit homme s’exécuta, la mort dans l’âme.

- Bien, à présent, je pense être en mesure de tout vous expliquer et aussi de vous indiquer où se trouve la tête de la Vénus.

L’inspecteur Fisher et le conservateur de la Bécasse le dévisagèrent, médusés.

 

- Le voleur du sabre Japonais et le décapiteur de Vénus sont un seul et même homme. Sur ce point, je pense que nous sommes tous d’accord. Pourquoi un sabre Japonais dans ce cas ? Il est de notoriété publique que leur lame est d’une robustesse inégalable. Il était donc tout indiqué pour ce genre de travail. Pourquoi s’en prendre à la Vénus ensuite ? Tout simplement pour faire le lien. Celui-ci étant fait, il devenait donc logique d’intervenir ici, dans cette salle réservée à l’Égypte. Le Japon médiéval. La Grèce antique. L’Égypte ancienne. Notre homme aime à tisser des liens à travers l’Histoire. Joindre entre elles les époques. Construire des ponts. Or, les ponts sont faits en pierres. Pierres de taille pour les plus anciens d’entre eux. D’où retour à la Vénus. Et la boucle est bouclée. Notre homme, non content d’avoir uni ce qui ne devait pas l’être, a dérobé ce qui n’aurait jamais dû disparaître. Le visage d’une femme n’ayant pas de bras. Il se devait donc de dérober un homme au profil d’oiseau de proie. Et le dieu Horus correspond parfaitement à cette description.

 

Le lieutenant Varegas avait conscience que son raisonnement ne tenait pas debout. Mais leur avouer qu’il en était arrivé là en se référant à un rêve prémonitoire était au-dessus de ses forces. Il voulait bien passer pour un fou mais de là à ce qu’on le prenne pour un cinglé !

- Et où se trouve la tête ? balbutia le conservateur de la Bécasse, perdu dans ces explications.

Là, en revanche, le lieutenant Varegas s’était un peu trop avancé. Car il n’en avait pas la moindre idée. À moins bien sûr que… Le corbeau ! Dans la vitrine de la diseuse de bonne aventure.

- Suivez-moi, s’exclama-t-il en prenant la tête du petit groupe. Une dernière question, M. de la Bécasse, pourriez-vous m’indiquer où se trouve la salle consacrée aux animaux empaillés ?

 

© Jean-Pierre Favard

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