" Le regard braqué " de Nico Bally (conte inédit)


Vous n'êtes pas sans savoir qu'avant de me mettre à écrire, je dessinais. Et comme tout artiste en ces années là, j'étais aux ordres de l'Empereur.

Après avoir fait construire sa grande bibliothèque, son stade, sa cité diplomatique, et quelques routes, il décida de faire bâtir le plus grand port du continent.

On commença les travaux, sans incidents, jusqu'à ce que la structure vienne piétiner la mer. En effet, les grandes poutres qui venaient s'enfoncer dans le rivage ne tenaient pas. On cru d'abord que le fond était fait d'un vase instable, que l'eau était trop corrosive... puis les experts furent unanimes ; il s'agissait d'un sabotage.

Qui osait donc se mettre en travers de l'Empereur ?

Vous l'auriez vu ! Il était furieux. Personne, depuis sa naissance, ne s'était jamais opposé à lui sans mourir la minute suivante.

Je le vis moi-même se lever de son trône à l'entente de cette nouvelle, quitter la grande salle, franchir la rue jusqu'au chantier, et plonger ! Oui, plonger, directement, pour aller constater des dégâts, pour abattre à mains nues, sûrement, les saboteurs qu'il trouverait.

Il sortit de l'eau, très dignement, mais bredouille. On lui expliqua que cela se passait la nuit, et qu'il s'agissait sûrement de monstres.

Des monstres ! Ça aurait pu effrayer quelques enfants, quelques villageois, mais l'Empereur, lui qui avait écrasé un cornesang alors qu'il n'avait que douze ans ! Lui qui avait déjà piétiné un sangliman escogriffe qui ne l'avait pas salué !

Il commanda que l'on prépare une cloche de verre pour le soir, et que l'on réunisse ses dessinateurs.

Je répondais à l'appel, et descendis donc, avec lui et plusieurs de mes collègues, dans une grande cloche qui nous permit de voir sous l'eau tout en restant au sec.

Nous attendîmes que le soleil se soit couché, puis allumâmes nos torches.

Les monstres firent alors leur apparition.

Il y avait là toute la raclure des océans ; les ziphs centipèdes, les calmars et serpents géants, les troluals d'Islande, les écrevisses noires, Béhémoth et Léviathan (je le jure !), et toute une ribambelle de vouivres non répertoriées.

Tous laids et aiguisés, venaient scier, marteler, bouffer, saccager, les fondations du port.

L'Empereur nous ordonna de les dessiner.

Et pendant ce temps, les bêtes, indifférentes, continuaient leur ouvrage de destruction. Seul le regard furieux de l'Empereur semblait les tracasser. Je vis distinctement une sorte de whowie détourner ses yeux globuleux de l'impériale face.

Nous remontâmes lorsque l'air commençait à se raréfier, nos carnets pleins de croquis monstrueux.

Dès le lendemain matin, les sculpteurs de l'Empereur consultaient nos dessins, et en faisaient de hautes statues.

Comprenant le projet de mon maître, je prenais un artiste à part, et lui conseillai une oeuvre particulière.

Toute la journée, ils tailladèrent, cisaillèrent, cassèrent, donnant corps à d'hideuses pierres plus vraies que nature.

Je surveillai leur travail d'un oeil, et celui de ma commande spéciale de l'autre.

Le soir même, l'Empereur ordonna qu'on descende les statues sous la mer. Je pris bien garde qu'il ne remarque pas mon oeuvre particulière, car je savais d'avance que si jamais il la voyait j'aurai moins d'une minute pour prier les Dieux de m'accueillir parmi eux.

Le plan fonctionna. Les monstres, arrivant pour tout détruire, furent tellement horrifiés de voir de si horribles statues qu'ils firent vite demi-tour, et s'en retournèrent dans leurs tanières.

L'Empereur ria bien fort, et les travaux reprirent.

Seul moi, mon ami sculpteur, et quelques travailleurs chargés des fondations du port, savons qu'au milieu des monstrueuses statues trône un grand buste de notre cher Empereur, le regard braqué vers les fonds marins.

 

inspiré d'un conte méditerranéen

 

© Nico Bally

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