"Histoire en noir et blanc" de Gwendoline Guy

 

Il était 13h52 à la montre de Dick quand il sortit de l'épicerie crasseuse où il s'était arrêté pour acheter ses cigarettes. Aussitôt, deux faeripatéticiennes lui proposèrent leurs faveurs, et un elfe l'aborda pour lui revendre une authentique imitation de briquet Prométhée. Dick les écarta et s'avança au milieu de la chaussée pour allumer sa cigarette au calme. Il ne prit pas la peine de regarder sur les côtés avant de s'engager, il était très rare de voir des véhicules passer dans le Quartier Ouest. A cause de leur capacité à en ressortir sous forme de pièces détachées, sans doute.

 

Ce dont le coin ne manquait par contre pas, c'était de d'archétypes suffisamment idiots pour penser qu'ils pouvaient se faire Dick Burman. Les deux Margouillas qui venaient de se décoller du mur lépreux à vingt mètres de là par exemple. Ils avançaient dans sa direction avec une nonchalance indiquant qu'ils pensaient avoir le matériel pour l'étendre raide. Donc au moins un couteau chacun, sinon pire. Si un auteur avait le cerveau suffisamment fêlé pour créer des lézards bipèdes à lunettes de soleil et vestes en cuir, il y avait fort à parier qu'il les avait affublés d'un quelconque attribut létal. Une salive empoisonnée, par exemple, ou des griffes capables de trancher l'acier. Etouffant un soupir lasse, le détective rempocha son paquet de vingt et, tournant le dos à ses encore potentiels agresseurs, prit le chemin de l'Abattoir.


Les gens évitaient l'Abattoir pour la même raison qu'ils découpaient leur nourriture en morceaux très fin et lui donnaient ensuite des formes amusantes : ils n'aimaient pas se rappeler qu'ils tuaient pour vivre. Cela d'autant plus que la communauté des Minotaures était très présente à Oncupponatime. Personne n'aime se dire qu'il boulotait la cousine par alliance de son voisin de palier. Dick, lui, n'avait jamais eu de problème avec sa nature carnivore, et il appréciait grandement les ruelles désertes autour de l'édifice. Il s'engagea dans l'une d'entre elle. Les pas des Margouillas sonnèrent bientôt derrière lui. Dick sourit.

 

Dix minutes plus tard, il tournait le coin de la rue du Grand Hiver, ses poches alourdies du contenu de deux portefeuilles. Il ouvrit d'une torsion du poignet sa toute nouvelle montre. L'heure à laquelle le Capitaine IronHelm l'avait convoqué était passée d'un quart d'heure. Dick haussa les épaules et s'alluma une nouvelle cigarette. Le policier voulait sans doutes des tuyaux sur une histoire glauque, sinon l'incriminer, voire les deux à la fois, alors pourquoi se presser ? Chantonnant un petit air sans suite, le détective prit la direction de la colline aux kappas.


Le capitaine IronHelm était de loin l'archétype de nain le plus caricatural que Dick ait jamais vu : respectueux des lois, poète, et d'une loyauté sur laquelle on aurait pu tordre une barre de fer. Pire, il n'avait pas deux sous de rouerie et s'accrochait mordicus à un code de l'honneur voulant qu'on informe poliment à dix pas de distance un suspect qu'il allait être arrêté.

Dick ne comptait même plus les fois où les accès de chevalerie du nain avaient mal tourné et où il avait dû donner de sa personne. Parce que bien sûr, quand il fallait rattraper un suspect en cavale alors que tous les porte-paroles de la police chantaient en chœur qu'il était hors d'état de nuire, ce n'était pas le capitaine Ironhelm, si probe et si respectueux des lois qui s'y collait. Non, bien sûr, c'était ce déclassé de Dick Burman. Les deux archétypes avaient donc développé un mépris cordial teinté de haine l'un pour l'autre, et chacune de leurs rencontres se terminaient traditionnellement en pugilat verbal.


Aujourd'hui, cependant, l'humeur n'était pas aux négociations salariales. Pas depuis que Dick avait posé les yeux sur ce que protégeaient les trois rangées de bandes orange et les deux cordons d'agents soupçonneux. Un pied planté sur le petit remblai de la berge, il n'en finissait pas de contempler le désastre. La rivière des Kappas s'était changée en une flaque terne et gluante. Quant aux corps squameux qui y surnageaient, Dick préférait ne pas y penser. Les dents serrées, il se tourna vers IronHelm et grogna « You damn dwarf ». L'intéressé lui retourna un sourire las.
« - Au moins, mon cher, fous ne pourrez pas dire que che fous ai vait fenir pour rien ».
Dick hocha la tête, essayant de ne pas montrer combien l'affreux accent du nain le hérissait. Il savait pourtant bien que ce n'était pas la faute du capitaine si le type qui l'avait imaginé avait une idée hautement fantaisiste de la façon dont des personnages sensés habiter sous terre devaient s'exprimer. Pas plus que ce n’était celle de Dick si le collectif « d'écrivains » sensés donner naissance au privé le plus classe de tous les temps avaient pensé que vraiment, glisser des mots en anglais toutes les trois phrases était cool.
« - Qu’est-ce que c’est que ce bordel, bloody hell ! Lâcha-t-il, sa cigarette frémissante d'une rage pas entièrement due au massacre.
- Ze qu’il rezte de la rifière ondoyante et de zez habitants, lui répondit IronHelm de sa voix minérale.
- Ca je vois bien, mais what happened ?
- Za ze zera à fous de me le dire. Le nain eût un petit rire sans joie et lui fourra une lourde enveloppe de papier kraft entre les mains. Ovviziellement, il z'achit d'un trachique acczident dû à la polluzion. Le Maire ne feut pas entendre parler d'autre choze. Les meurtres mazzivs ne zont pas très bien fus, zi près des éleczion. Auzzi che me zuis dit que fous pourriez fous rendre utile, pour une vois. Il zerait zependant bien que, contrairement à fotre habitude, fous rézolfiez zette avaire afec la même dizcrézion que l'aigle qui vent l'onde zans la troubler pour attraper za proie ».

Sa dernière remarque raisonna dans le vide. Dick avait déjà tourné les talons. Il s'éloignait d'un pas lourd, son imperméable flottant derrière lui tandis qu’il maudissait à haute voix l’imbécile heureux qui avait eu un jour l’idée d’imaginer des nains poètes. « Et les détectives privés fumeurs », ajouta-t-il pour lui-même quelques rues plus loin, l’enveloppe coincée sous son bras alors qu'il allumait son briquet derrière la faible protection sa main en coupe. L'extrémité de la cigarette à ses lèvres se teinta d’un mauvais rouge, et, sans même y songer, Dick aspira une longue bouffée de tabac goudronné. Quel dommage quand même que ses créateurs n’aient pas pensé à le doter de poumons à l’épreuve du cancer.

 

Onze heures du soir sonnaient quelque part. De grosses gouttes d'orage dégoulinaient sur les vitres de l’appartement miteux que Dick occupait dans les Bas-fonds, comme si le temps lui-même voulait ajouter sa petite contribution à la caricature de détective qu'il était déjà. Il secoua la tête et servit un verre de whiskey bien sec. Sur le rideau de la fenêtre d'en face, l'ombre chinoise de la petite Peggy se déshabillait pour la nuit. Dick avala une gorgée et s'appuya contre son bureau pour profiter pleinement du spectacle. Ca lui rappelait les bons moments avec Pam, et ça l’empêchait de se demander encore une fois pourquoi diable ses auteurs avaient jugé bon de le décrire en train d’ingurgiter les Jack Daniel’s les uns après les autres. Le problème étant, d'ailleurs, que Dick savait pertinemment pourquoi. L'équipe de guignols qui l'avait créé voulait un héros viril, et quoi de plus mâle qu'un détective capable d'écluser une bouteille de whisky en moins d'une demi-heure ? Sauf que bien sûr, les yeux injectés de sang, la tendance à vomir dans le premier caniveau venu et le teint cireux n'avaient jamais été réputés pour attirer les femmes. Mais ça, ses auteurs n'en avaient rien à faire. Seule Pam avait osé regarder au delà des apparences, et, malgré sa patience infinie, elle avait fini par descendre acheter des œufs pour ne plus jamais revenir. Dick comprenait. Il aurait fait pareil. Il ne comptait plus le nombre de fois où il avait jeté les bouteilles, cadenassé son placard et bouché ses caches secrètes  pour se surprendre en train de siroter un verre que, il était prêt à en jurer, il ne tenait pas la seconde d’avant. C'était ainsi. On ne pouvait pas aller contre son archétype.


            Pestant contre cette fichue pluie qui le rendait mélancolique, Dick se détourna de la fenêtre ruisselante pour contempler son chez lui d'un air morne. Presque partie prenante du mobilier, une chaleur étouffante régnait dans la pièce, à peine brassée par le ventilateur à pales fixé au plafond comme une mouche difforme. L'unique ampoule pendait nue, écrasant les ombres de sa lumière trop blanche. Quant au bureau, une moitié disparaissait sous un tas de factures en retard, de tasses de café à moitié vides et d’assiettes salies, tandis que l’autre avait été sommairement débarrassée pour y poser le contenu de l'enveloppe en papier Kraft. Dick avait passé au crible chacun des documents au moins dix fois depuis qu’il était rentré et il n’y avait toujours pas trouvé cette petite étincelle qui pourrait le mettre sur une piste.

Histoire de voir les choses sous un angle nouveau, il alla se servir un nouveau verre de whisky puis, le tenant comme une loupe, il entreprit de réexaminer un à un les papiers que ce foutu IronHelm avait jugé bon de lui donner.

 

            Il y avait d'abord des photos témoins de la Rivière Ondoyante du temps de sa splendeur. Dick connaissait le coin. Il lui était arrivé une fois ou deux d'y aller avec Pam, quand ils étaient ensemble. Ils avaient nagé dans l'eau, tressé les joncs et évité les rabatteurs pour le club échangiste. C’était la grande mode à l’époque, s’envoyer en l’air avec des créatures folkloriques.

Ensuite venaient les photos de l'état actuel de la Rivière. Une espèce de ruban noir et stagnant sur lequel surnageaient les corps inertes des kappas, désormais incapables d’attenter à la vertu de qui que ce soit. Conséquence du changement de la rivière, ou symptôme de ce qui les avait tués, leurs écailles s'étaient ternies. Ou plutôt racornies. C'était pas beau à voir, et encore, les photos étaient incapables de restituer l'odeur fétide qui régnait sur place. Dick grogna A titre personnel, il n'avait aucune sympathie particulière pour des bestioles dont le but dans la vie était de manger des poissons vivants et de faire commerce de trucs obscènes, mais ils ne méritaient quand même pas ça.

 

            Posés juste derrière les photos, quelques rapports dactylographiés, inutilement pompeux, comme toujours avec les flics. Ils utilisaient beaucoup de mots trop savants pour eux pour dire ce que tout le monde pouvait comprendre en regardant les photos deux secondes : les Kappas étaient raides, leurs corps se corrompaient plus vite qu'un politicien en campagne électorale, et la rivière ressemblait maintenant plus ou moins à une soupe infernale. D’après un des textes, il avait fallu amputer la main d'une personne qui avait accidentellement touché la substance. Il s'était révélé impossible de l'enlever de la peau de la victime, et pire, elle avait commencé à lui dissoudre les chaires.

            A part cette anecdote, rien que du gaspillage du papier pour dire que la brigade scientifique n'avait trouvé aucun indice sur les échantillons prélevés et qu’aucune piste digne de ce nom n'existait à l'heure actuelle. Dick soupira et avala le contenu de son verre. Le vieux IronHelm était en dessous de la vérité. Ce n'était pas de souplesse dont allait devoir faire preuve le détective s'il voulait résoudre cette enquête, mains d'un putain de talent d'acrobate.

            Dix minutes plus tard, rapports et photos étaient sous clé dans sa planque spéciale, sauf une que Dick avait glissé dans la poche de son manteau, au cas où. Il abaissa son feutre sur son front et sortit en claquant la porte. S'il y avait une règle que ses créateurs avaient imprimé en lui, c'était qu'on ne résolvait pas les affaires en restant le cul assis sur sa chaise. Ou à côté, dans le cas de Dick, la sienne avait disparu depuis des mois sous une couche de papelards et de vaisselle sale. De plus, l'instinct du détective lui susurrait qu'il n'avait pas vu son vieux pote Widjet depuis longtemps. Il ne voyait pas trop la relation entre des Kappas morts et un artichaut dépressif propriétaire d'un café en vogue, à l'heure actuelle, mais à quoi bon avoir été doté d'un Instinct Infaillible si on ne l'écoutait pas, franchement ?

            Dehors, l'orage redoublait de violence. Il avait chassé des rues toutes les ordures que la nuit tombante n’avait pas réussi à effrayer. Hormis bien sûr les Steampunks, mais eux ils étaient vraiment à part. D’ailleurs, ces petits cons n'avaient rien trouvé de mieux que d'organiser une course entre leurs engins de cauchemar pour ainsi dire au pied de l'immeuble de Dick. Grommelant des imprécations contre ces sagouins qui finiraient par empaler quelqu'un avec leurs fers à repasser rétrofuturiste, le détective releva son col pour se protéger de la pluie et prit le chemin du Fruit's Paradise.


            Comme toujours dans les grandes histoires d'amitié, Dick et Widjet s'étaient rencontrés dans des circonstances pour le moins inhabituelles, sinon abracadabrantes. Ca avait commencé avec une chute de quatre étages et un atterrissage en catastrophe dans une benne à ordures pour Dick. Quand il avait repris connaissance, quatre oursons bigarrés essayaient de lui faire les poches en poussant des petits cris ravis. Quand Dick avait commencé à leur expliquer sa façon de penser à coup de toasters hors d'usage, ils avaient appelé leurs grands frères. A peu près au même moment, les mecs qui l’avaient balancé dans le vide s’étaient pointés pour s’assurer que son cas était réglé. Dans l’urgence, Dick avait pris ses jambes à son coup malgré un tibia fracturé et s’était réfugié dans le premier complexe résidentiel venu. Las, il s'agissait d'un de ces saletés modernes toutes en grandes verrières et en espaces ouverts. En désespoir de cause, Dick avait essayé d'ouvrir les portes devant lui et s'était engouffré derrière la seule qui n'était pas verrouillée. Il s'agissait de celle de Widjet, qui expérimentait ce jour là pour la première fois le concept de suicide accidentel. Autrement dit, il lisait dans son salon en attendant de voir si par hasard, un tueur psychopathe n’entrerait pas brusquement pour le tuer.

Manque de bol, ou chance de sa vie, Dick avait pour politique de ne jamais rien toucher qui puisse contenir des vitamines. Ils avaient donc passé les quatre heures suivantes à refaire le monde en se saoulant à la Vodka. Parce que Widjet trouvait que c’était amusant de s'enfiler un truc qui avait peut-être été un cousin et que, pourvu que ce soit de l’alcool, Dick disait oui à tout. Du coup, passé la troisième bouteille, Widjet lui avait raconté sa vie. Une histoire banale à Oncupponatime. Il avait été créé en 1985 pour servir dans un projet de diététique visant à donner aux enfants une image sympathique des légumes. Il y avait eu des BD, des spots télés, et même des marionnettes avant qu'une coupe budgétaire ne le fasse sombrer dans l'oubli. Quant à son intégration à la grande communauté des créatures de fiction, elle s'était révélée particulièrement ardue. Après tout c’était bien normal, il l'admettait lui même : quelle place dans la société pouvait bien occuper un artichaut parlant ? Alors, de vexations en jobs minables, il s’était enfoncé dans la dépression et avait décidé d'en finir avec la vie.

L'histoire aurait pu finir là, ou dans le mixeur de la cuisine le lendemain matin. Mais quelque part dans la conversation, était apparue l'idée de lancer un petit commerce de smoothies et soupes bio. Car après tout, qui mieux qu'un légume pouvait inspirer confiance sur la fraîcheur de ses produits ? A la grande surprise des deux compères, l'idée avait marché et la petite boutique avait prospéré. C'était, supposait Dick, précisément pour cela que son instinct lui conseillait de s'y rendre. Tout Oncupponatime passait au Fruit's Paradise pour se prendre des shoots de carotte-panais aux trois épices et, l'aspect familial du lieu aidant, les confidences les plus intimes ruisselaient d'un côté du bar à l'autre avec la même intensité que l'urine après l'ingestion d'un jus de pissenlit. S'il y avait un endroit où le détective pourrait trouver son début de piste, ce serait là.

 

            Malgré l'heure tardive, la petite salle aux couleurs pimpantes était pleine à craquer, et la file de clients désireux de passer une commande à emporter avait profité de l'arrêt de la pluie pour s'étirer le long de trois boutiques. De l'autre côté de la vitre, deux serveuses en uniformes violets courir de table en table. Des liquides aux couleurs étranges dans des verres aux motifs de légumes souriants passaient du plateau à la table. Des verres vides mais toujours aussi laids passaient de la table au plateau, et les lèvres des deux employées s'agitaient  silencieusement, sûrement pour demander si tout se passait bien et si par hasard le gentil client présentement présent là maintenant ne serait pas tenté par le dernier produit en test : la soupe mangue givrée/cèleri ou alors châtaignes/abricots, et des herbes aromatiques en plus, bien sûr Madame, tout de suite. Le tout avec des sourires écartelés jusqu’aux oreilles.

            Dick poussa la porte du café, ignorant les regards incendiaires que lui assénèrent immédiatement tous les clients en train de faire la queue, et manqua de se faire renverser par une des serveuses qui se précipitait vers une table pour arracher des mains d’un client éberlué ce qui ressemblait fort à un spray nasal.

            C'était pour ainsi dire un dommage collatéral des choix de Widjet en matière de personnel. Quand il avait engagé ses serveuses, il avait pris des archétypes échappés de programmes de santé publique, comme lui. Sans doute était-ce parce qu'en tant que représentantes de la Bonne Hygiène de Vie, elles avaient un physique absolument irréprochable et pouvaient garder leur lèvres en forme de sourire huit heures d'affilée. Il n'avait hélas pas pensé aux effets secondaires. Si par malheur un client intrépide ou inconscient commandait de l'alcool, Betty lui faisait un sermon à la fois glacial et passionné sur ses méfaits, les horribles blessures qu'il infligeait au foie et les maladies qui en résultaient directement ou non, avant de lui servir un cocktail essentiellement à base de rhubarbe amère pour purger son foie.

            Si quelqu'un faisait mine de gober un cachet, ne serait-ce qu’un simple paracétamol ou de prendre un sirop pour la toux, Ethel l'informait aussitôt des dangers de la surconsommation de médicaments et les mille et unes manières pénibles de mourir d'Effets Secondaires Indésirables, puis lui proposait gentiment de parler de ses problème de dépendance, là devant tout le monde.

            Enfin, si un malheureux s'adonnait, de près ou de loin, à la drogue, qu'il s'agisse de cocaïne ou de chocolat, Inga s'occupait de lui. Et là, il y avait de la casse. En général un tabouret et au moins la moitié de ses os. La serveuse avait des méthodes très personnelles pour aider les gens. Elle avait un jour expliqué à Dick qu'elle sortait du Programme Contre la Toxicomanie d'un obscur pays des Balkans à tendances propagandistes. Ce qui faisait qu’elle avait beau être aussi fine et dorée qu'un épi de blé, elle était capable de soulever une voiture au bout de chaque bras, d'arrêter les balles avec sa poitrine et de tenir l'alcool mieux que n'importe quel cosaque pour peu que Betty ne soit pas dans les parages. Dick l'aimait bien, et elle ne s'offusquait pas quand il puait la vinasse à dix mètres. La dernière fois qu'il était venu, il lui avait proposé d'aller au théâtre, un de ces soirs. Elle avait ri.

 

            Ce soir, cependant, Inga n'était visible nulle part. Cette absence donna à Dick une impression désagréable. Le genre de frémissement à l'arrière du crâne qui sous-entendait que la personne qu'il cherchait n'était plus joignable, ni actuellement ni jamais. Un frisson descendit le long de son échine, qui n'avait rien à voir avec le brusque écart de température entre l'extérieur étouffant malgré l'orage et la fraicheur de la salle climatisée.

Il se ficha une bourrade mentale pour remettre ses idées en place et leva deux doigts jusqu'au bord de son chapeau pour saluer Ethel. Celle-ci ne répondit pas, occupée à fixer le mégot accroché aux lèvres du détective d’une manière qui indiquait qu’elle était en train d’évaluer dans quelle mesure ce vice pouvait dépendre de son champ d’activité. Dick se dépêcha de faire son chemin jusqu'à la porte du personnel avant qu'elle n'arrive à une conclusion. Derrière, il y avait la petite salle pour les employés, les cuisines, et après un escalier étroit, le bureau de Widjet. Ouvrant la porte à la volée, Dick lança un à peu près joyeux « Hey, my friend », qui s'étrangla dans sa gorge quand il sentit l'odeur. Widjet avait encore recommencé. Levant les yeux au ciel, le détective se retourna, prit une grande inspiration dans le couloir, et, essayant d'ignorer les protestations de ses poumons engoudronnés, avança jusqu'au fourneau d'expérimentation, dont il coupa l'alimentation en gaz. Il prit ensuite le temps d'ouvrir toutes les fenêtres et de refermer la porte avant de se planter devant le bureau de l'artichaut.

 

« - Widjet, je te l'ai déjà said, lança-t-il d'un ton rogue. Les suicides par accident, ça ne marche pas, bloody Hell. Si tu veux vraiment en finir, n'attend pas que l'eau de la casserole déborde et noie la flamme de la cuisinière pour voir si éventuellement tu mourras asphyxié avant que quelqu’un n’ouvre la door. Allume le gaz pour de bon. Et pour tous les feux. Ou alors ouvres-toi les veines avec un épluche-légume. A supposer que t'aie du sang bien sûr, for god's sake !

 

A moitié avachis dans son fauteuil Art Déco, l’artichaut leva lentement un œil blet. Dick soupira et frappa violemment le bureau du plat de la main.

« -Allez, Widj, I'm your friend, c'est quoi, le problème ? »

Le légume ne répondit pas davantage, mais Dick savait quoi faire dans ce genre de situations. Il se redressa, brossa son manteau, et se dirigea lentement vers la porte en poussant un soupir théâtral. Un, deux, trois, quatre…

« - Dick, attend. »

            Woah, le souci devait être plus pénible que d'habitude pour qu'il hésite autant. Dick avait presque atteint le milieu de la pièce. Il se retourna, et, à pas mesurés, revint vers le bureau. Ce qui lui permit d'admirer la dizaine d'expressions différentes qui traversèrent le visage de Widjet pendant qu'il réfléchissait à ce qu'il allait dire. Les légumes n'étaient pas très doués pour les conflits moraux. Après une minute d'atermoiements et de bégaiements piteux, il finit néanmoins par se décider.

            C'était Inga, bien sûr. Ca faisait deux jours qu'elle manquait le boulot, et ça ne lui ressemblait pas. La dernière fois que Widjet l’avait vue, c’était le matin de son dernier jour de travail, juste avant qu'elle prenne son poste. Elle avait demandé si elle pouvait finir plus tôt. Il avait accepté. Elle avait quitté la pièce après lui avoir lancé un étrange « Vous allez être épaté ». Elle rayonnait. Depuis, plus de nouvelles. Elle ne répondait pas au téléphone. La police avait dit qu'il s'agissait sûrement d'une escapade amoureuse de rappeler d'ici la fin de la semaine si elle ne donnait pas signe de vie. Widjet n'en croyait pas un mot et craignait le pire. Dick devait admettre qu’il avait raison. Il promit d'aller jeter un œil chez la serveuse. Après tout, ce n'était pas comme s'il avait eu une idée précise en venant. Peut-être même, d'ailleurs, que son instinct l'avait guidé au Fruit's Paradise précisément comme ça. Le détective murmura quelques mots de réconfort creux, toucha son chapeau, et partit en prenant bien soin de laisser la porte du bureau ouverte. De la rue, il entendait encore la voix de l'artichaut s'excuser de le mêler à ça, mais vraiment, il ne savait pas quoi faire. 

 

            De retour dans les ruelles, Dick adopta un rythme lent, histoire de se donner le temps de réfléchir. Il connaissait pas trop mal Inga, et tout ça ne lui disait rien qui vaille. Elle n'aurait jamais lâché Widjet. Par contre, elle aurait très bien pu faire quelque chose de stupide. Sous son physique d'acier, elle était restée une enfant. Ce qui était sûrement le nœud du problème Inga était une belle plante, aussi douce et souple qu'un épi de blé, mais indéniablement musculeuse. Les barres de fer se brisaient sur ses abdominaux, et, en une occasion, on l'avait vu soulever un semi-remorque à bouts de bras. Et pour la petite fille en elle, toute cette force, c'était dégoûtant. Elle, elle aurait voulu être une chanteuse. Une apparition diaphane qui susurrerait des ballades sentimentales et qu'un amoureux transi attendrait à la porte de derrière, un bouquet de fleurs à la main. Elle le rêvait à s'en crever les tripes.

Dick en avait connu beaucoup, des comme elle et tout ce qu'il pouvait espérer, c'était qu'elle n'ait pas fini comme eux. Il avait essayé de la mettre en garde, pourtant. Contre les histoires. Les rumeurs. Celles qui voulaient que l'ami de l'ami d'un ami soit devenu une personne totalement différente du jour au lendemain. Ou une fille dans le Triangle de la Soif soit partie faire carrière à Carnégie après développé des capacités d'actrices en une nuit. Des choses pas vérifiables, mais qui pouvait pousser à l'action quelqu'un de suffisamment désespéré. Quelqu'un comme Inga, par exemple.

IronHelm devrait attendre, Dick avait un problème plus urgent à régler. Accélérant soudain le pas, il prit la première à gauche et obliqua vers la place Grimm. Inga créchait juste derrière, au numéro 11 de la rue de Rêve Lointain. Troisième étage, droite, si les souvenirs du détective étaient exacts. De fait, l'étiquette en forme de théière souriante sur la sonnette annonçait gaiement que ceci était bien ici l'appartement d'Inga Sergeiovna. La porte non verrouillée, elle, annonçait des ennuis. De même que l'odeur qui filtrait sous el seuil, un mélange suffoquant de moisissures et de corruption. Dick ôta la sécurité de son révolver le plus silencieusement possible, et appuya sur la poignée.
Un rectangle de lumière se dessina graduellement sur la moquette lilas. Le détective compta lentement jusqu'à dix. Rien ne bougea. L'odeur, elle, se fit plus forte. Dick assura sa main gauche autour de la crosse de son révolver, et, de la droite, tâtonna le long du mur jusqu'à trouver l'interrupteur. La lumière jaillit, éclairant crument ce qu'il avait redouté dès l'instant où ce parfum de mort lui était parvenu aux narines. Inga était bien là, allongée sur son lit. Elle ne respirait plus. Sa peau avait la même apparence flétrie que les kappas de la rivière ondoyante. Au niveau de ses poings serrés et de ses articulations, des craquelures étaient apparues, par lesquelles suintait un liquide noir.

Un reflet rougeâtre attira l'attention de Dick. Il s'avança vers le corps, laissant la porte béer derrière lui.

 

            Une demi-heure plus tard, les hommes d'IronHelm avaient envahi la pièce, apportant le chaos avec eux. Ils photographiaient, criaient, couinaient et touchait tout ce qu’ils pouvaient, y compris ce qui avait été Inga. Pire, ils semblaient sûrs d'avoir trouvé en Dick le parfait coupable.

Les yeux obstinément fixé sur la libellule de plastique suspendue au plafond, ce dernier recommença pour la troisième fois. Non, il n'avait pas tué Inga. La voisine qui avait appelé la police l'avait peut-être vu penché sur le corps alors qu'elle passait pour sortir ses poubelles, mais certainement pas avec des couteaux, comme elle le prétendait, et encore moins avec une tronçonneuse. D'ailleurs, ces messieurs de la police étaient arrivés juste après et ils avaient bien constaté qu'il ne portait rien de tout cela sur lui. Oui, il était détective privé, ils avaient sa carte et s'ils appelaient le capitaine IronHelm, il pourrait témoigner de sa probité, aussi étonnant que cela puisse paraître, vraiment, il insistait pour qu'ils le fassent. Oui, il connaissait Inga. Il était passé à la demande de son employeur parce qu'elle n'avait pas pointé son nez au travail depuis deux jours. Et non, vraiment, ce n'était pas lui.

Une sonnerie stridente l'interrompit. Le sergent qui menait l'interrogatoire décrocha son portable, aboya ses noms et grade, amorça une question... et referma précipitamment la bouche quand la voix d'Ironhelm, rendue rocailleuse par la rage, se déversa à travers le combiné. Le sergent ouvrit les lèvres, dans une tentative désespérée pour en placer une, ravala en fin de compte les mots qu'il s'apprêtait à prononcer, et se mit alors à hocher la tête avec obséquiosité, comme si son interlocuteur pouvait effectivement le voir. Après cinq minutes de feu nourri, son regard se posa sur Dick. D'un geste rageur, il intima au seconde classe qui attendait la queue battante de pouvoir reprendre l'interrogatoire, de le libérer. L'agent jappa sur un ton contrarié et tourna vers son sergent un regard empli de dépit. Sa mine attristée n'apitoya cependant pas son supérieur, et, avec toute la mauvaise volonté du monde, tira la clé des menottes de sa poche.

Dès que la pression des bracelets de fer sur ses bras se relâcha, Dick fila hors de l'appartement. Il dévala les escaliers  presque à s'en rompre le coup, dérapa en prenant un virage à quatre-vingt-dix degrés sur le trottoir, et ne s'arrêta qu'après s'être réfugiée dans une ruelle enténébrée.

A bout de souffle, il se laisser tomber derrière un container à ordures, et resta là quelques minutes à haleter. Puis, une fois que sa respiration se fut un peu calmée, il tira son paquet de cigarette et son briquet de sa poche et s'en alluma une. Il aspira la fumée avec délectation. La journée n'avait même pas commencée et elle était déjà pourrie. Son esprit revint à Inga, inerte, allongée en travers de son petit couvre-lit en patchwork. Inga qui ne reviendrait certainement jamais. Les personnages des campagnes de santé publique bénéficiaient très rarement d'une seconde chance.

Dick exhala un long soupir blanc et enfoui une nouvelle fois sa main dans sa poche. Après quelque farfouillage, sa main en extirpa un petit rectangle de carton. Dommage pour les flics, ils n'avaient pas pensé à lui demander s'il avait récupéré quelque chose avant sur le corps qu'ils n'arrivent. Et dommage pour IronHelm, maintenant le détective faisait de cette histoire une affaire personnelle. Il actionna une nouvelle fois son briquet, et approcha précautionneusement la flamme de la carte.

Les lettres rouges lui sautèrent au visage, même à moitié recouvertes par les souillures noires. C'était un des cartons de racolage du Mal de Tendresse.

 

            Le Mal de Tendresse. Dick connaissait bien l'endroit. Ca n'avait de café que le nom. Un bar de passes où les filles se vendaient au plus offrant en attendant une célébrité qui ne viendrait pas. Il en passait des dizaines par mois, vite noyées dans la pénombre complaisante et la fumée de cigarettes. Aspirantes actrices, aspirantes danseuses, aspirantes chanteuses, et surtout aspirantes paumées. A chaque fois qu'il devait ramasser une fugueuse, Dick commençait par là. Par contre, c'était bien le dernier endroit où il aurait imaginé Inga. Certaines personnes, il ne savait pas encore lesquelles mais ce n'était qu'une question de temps, allaient devoir lui expliquer comment la carte de visite du lieu s'était retrouvée entre les mains de la serveuse.

Et tant qu'à faire, les personnes en question allaient devoir lui expliquer ce que c'était que cette façon de tuer les gens, qui les laissaient avec leurs substances internes transformées en marmelade de réglisse. Dick avala une nouvelle bouffée de tabac et fit tourner le rectangle de carton entre ses doigts. Maintenant, il savait où trouver ses réponses.

 

A cinq heure du matin, le show battait son plein au Mal de Tendresse. Dick salua les mastards à l'entrée d'un signe de tête et poussa les lourdes portes. Aussitôt, une suffocante odeur de sueur, de tabac et de mauvais alcool lui sauta au visage. Sans se démonter, il navigua entre les vapeurs d'alcool et les bancs de fumée de cigarette, jusqu'à trouver une table vide dans un recoin discret. Il s'installa dos au mur et commanda un whisky à une paire de jambes effilées dans une jupe trop courte. Il ne savait pas encore ce qu'il cherchait, mais son instinct lui disait qu'il ne tarderait pas à trouver. Sur la scène, le présentateur de revue annonçait que la prochaine artiste à se produire serait la merveilleuse Molly. Un tonnerre d'applaudissement accueillit cette nouvelle.

            Quelque part un piano égrena quelques notes mélancoliques, bientôt rejoint par le lamento d’un saxophone. Taquines, les mélodies se tournèrent autour, avant de s'étreindre langoureusement pour atteindre une petite acmé. Elle apparut alors dans le rond des projecteurs, éclatante dans sa robe argentée. Même les ténèbres de la salle semblèrent reculer tant elle irradiait. Elle avança jusqu'au bord de la scène, ses hanches ondoyant à chacun de ses pas, et saisit le micro d'un geste à la fois provoquant et tendre. Un soupir d'extase traversa la salle. Rejetant sa lourde chevelure dans son dos, la femme approcha l'objet de ses lèvres, presque à l'embrasser et susurra les premiers mots d’une chanson trop connue.

 

            La main de Dick se crispa sur son verre. Il ne connaissait pas personnellement Molly No-Face, comme on l'appelait ici mais il l'avait déjà vue faire son show. Et la représentation d'aujourd'hui n'avait rien à voir avec son numéro habituel. Si le présentateur de revue n'avait rien dit, il aurait même pu croire qu'il s'agissait d'une autre personne. Et pourtant c’était bien elle. Il reconnaissait ses cheveux.

            Sa chevelure, c’était le seul trait distinctif de Molly No-Face. Dick s'était laissé dire qu'elle était née en tant que personnage secondaire dans un quelconque roman de gare. Son créateur ne s'était jamais embarrassé à en faire une description précise, elle n'était pas assez importante pour ça. La seule chose qu'il lui avait donné, c'était ces cheveux là, noirs comme une nuit chaude, qui moussaient le long de son dos jusqu'au bas de ses reins. Elle n’avait jamais rien reçu d’autre. Pas même un nom de famille. Pas même un visage. C'était d'ailleurs pour ça que, quand elle était apparue, la personne qui l'avait recueillie avait décidé de l'appeler No-Face. En référence à sa figure où seuls les yeux et les la bouche étaient présents, et encore, à peine esquissés.

            Or maintenant, les lèvres qui gémissaient le douloureux refrain étaient nettement dessinées, rouges et terriblement séduisantes. Et il en allait pour le reste du visage. Des pommettes ciselées avaient fait leur apparition, les joues s'étaient délicatement ourlées de roses. Sans parler de ces yeux noirs qui pénétraient la chair pour vous ravager les tripes. Rien à voir avec la Molly d'avant qui rabattait ses cheveux sur son visage avant de monter sur scène.

            Puis il y avait aussi ce quelque chose d’autre. Un quelque chose de familier que Dick n’arrivait pas encore à identifier. Plissant les yeux, il essaya de se concentrer. Ce qui s'avéra franchement difficile. La Molly nouvelle version était proprement envoutante. Mais c’était justement ça ! Dans chacun de ses gestes, de ses pas, dans sa façon d'incliner la tête, il y avait un quelque chose de terriblement séduisant et de bien connu à la fois. Elle ondoyait sur la scène, à la fois aussi claire et attirante que l'eau d'une rivière au matin, et aussi douce et souple qu'un épi de blé caressé par la brise. La main de Dick reposa son verre un peu plus violemment que ce qu'il avait prévu, puis plongea dans les profondeurs de sa poche intérieure pour trouver son paquet de cigarettes. Cette affaire puait la mauvaise embrouille, décidément.

 

            Deux heures plus tard, après trois rappels et l'intervention brutale des mastards pour décourager les fans trop entreprenant, Molly était de retour dans sa loge, les mains débordantes de bouquets et de lettres parfumées. Elle commença par les déposer précautionneusement sur la table, à côté de ses ciseaux et du tas d’enveloppes de la veille, dument évidées, et remarqua à haute voix qu’il allait falloir trouver des vases supplémentaires. Puis elle s'assit devant la glace et commença à brosser sa chevelure lourde. Elle aimait ces moments de calme après le show. Son ivresse qui retombait lentement, et cette odeur de sueur et de clope qui lui collait au corps comme une seconde peau. Ce soir cependant, son intuition lui disait qu'elle n'en profiterait pas. Levant sa brosse à la hauteur de son oreille, elle planta son regard dans le miroir, au-delà de son reflet.

 

« - Bonsoir détective dit-elle le plus calmement du monde. Ne vous a-t-on jamais appris qu'il était impoli de s'introduire dans la loge d'une dame ?

- So sorry, lâcha Dick en écartant les robes derrières lesquelles il s’était cachée. J'ai frappé, mais il n'y avait personne. » Avec une nonchalance étudiée, il rajusta son chapeau et se dirigea vers la porte. Les verrous claquèrent lourdement en se fermant. Conscient du regard de Molly dans son dos, il sortit son paquet de cigarette, et s'en cloua une dans le bec. Il se retourna ensuite, prenant soin de ne laisser aucune expression transparaitre sur son visage, et traversa la pièce pour tendre la cartouche à la chanteuse. Celle-ci prit le fin rouleau dépassant du paquet et le planta au milieu de ses lèvres, sans quitter une seule seconde le détective des yeux. Elle ne cilla même pas quand il sortit son briquet et présenta la flamme à quelques centimètres de sa peau. Ils restèrent ainsi plusieurs minutes à se toiser.

« - Eh bien en général, lâcha finalement Molly, comme si la dernière phrase de Dick venait seulement de s’évanouir dans les airs, les gens attendent que le propriétaire revienne avant d'entrer.
- Mais you are not propriétaire, Molly, répondit-il avec douceur. De rien de tous cela ».

Elle se releva et se planta juste devant lui. Le tissu de sa robe cascadait le long de ses seins et de son ventre. Elle était belle, terriblement belle. Dick sentit un filet de sueur couler le long de son dos. Elle avança encore son visage et s'arrêta juste avant que ses lèvres si charnues ne touchent son menton mal rasé. Elle inspira alors une longue bouffée de tabac, et, toujours sans le quitter du regard, lui souffla la fumée au visage.

«  - Voyons, détective », susurra-t-elle en rapprochant le reste de son corps. Maintenant, Dick pouvait sentir l'odeur de sa peau, et le contact insidieux de sa jambe nue contre son pantalon. Elle était si près qu'il pouvait sentir son souffle sur la peau de son cou. Ses dents serrées sur le filtre de sa cigarette, il ne recula pas. Ce fut finalement elle qui esquissa un pas en arrière, en sentant le révolver de Dick contre son ventre.

« - Vous n’êtes pas sérieux, ronronna-t-elle, son regard maintenant braqué sur l’arme.

- Je veux des noms, Molly, répondit Dick la voix tremblante. Je veux savoir qui a fait ça, and why. ».

Elle recula encore. Il avança. Balbutiant des petites suppliques incohérentes, elle tenta de se dérober. Son dos butta durement contre la table encombrée de bouquets. De grosses larmes perlèrent alors au coin de ses yeux tandis qu'elle éloignait autant que possible son visage et son buste superbe de la ligne de mire du détective. Ses deux bras martelaient presque sans un bruit le plateau de la table dans leur recherche aveugle d'une échappatoire. Luttant contre la vague de pitié qui l'envahissait, Dick se força à maintenir sa visée.

            Comme un élastique trop tendu qui revient brusquement à sa place, le corps de la chanteuse se rabattit alors vers le détective. La douleur le transperça. Étouffant un cri, il se jeta de côté pour éviter un éventuel second coup. Son épaule se disloqua quand il heurta le sol, mais il réussit à rouler sur lui même et se mettre à genoux. Il leva son bras tremblant pour remettre Molly en joue, et dut le rabaisser, incapable de l’empêcher de trembler. Sa main gauche courut le long de son flanc et revint carmine. Du sang ruisselait d’une profonde entaille.

 

- « C'est donc vrai que vous êtes faibles devant les jolies femmes, ricana la chanteuse, ses ciseaux rougis encore à la main. Elle repoussa en arrière les quelques mèches sombres tombées sur ses épaules et toisa froidement Dick.

- Je sais que vous ne me ferez rien, lança-t-elle. Je lui ressemble trop, n'est-ce pas ? A cette serveuse que vous aimiez tant ».

Avec un clin d'œil complice, elle inclina la tête exactement comme Inga l'aurait fait et lui sourit, de ce sourire un peu timide que Dick avait appris à faire naitre au fil du temps. La gorge du détective se noua.

- « Je vais vous dire... » Continua-t-elle en sortant un curieux objet de sa poche. Autant que Dick puisse voir, il ressemblait une télécommande de télévision, bardée à une de ses extrémités d'un cornet de klaxon et à l'autre d'une espèce de petite poche flasque. Le détective se tassa sur lui même. Molly se mit à rire.

- « Oui, vous avez bien deviné, c'est avec ça que je leur suce la moelle ». Elle déposa un léger baiser sur le cornet et s’avança vers lui tout en continuant à parler : « Je dois cependant vous avouer que je ne comptais pas l'utiliser de nouveau. Et encore moins sur vous ». Elle fit un nouveau sourire semblable à celui d'Inga et s’agenouilla devant lui.

- « Je me demande ce qui se passera si je m'ajoute vos maigres capacités de détectives, minauda-t-elle. Cette propension à l'alcool que vous avez, ça pourrait me ruiner le teint. Vous en êtes conscient ? »

Dick se ramassa encore un peu plus sur lui même. Le sang n'arrêtait pas de couler entre ses doigts. Des taches noires dansaient devant ses yeux.

- « Comment ? Croassa-t-il.

- Mais le plus simplement du monde, ricana la chanteuse. Figurez-vous que dans les bas fonds est apparu récemment un archétype qui se faisait appeler Maître Voodoo. Un peu prétentieux comme nom, certes, mais il possédait cette combinaison que j'attendais depuis si longtemps. Les Sciences Occultes et l'amour des machines. Vous imaginez ? Il n'aimait rien de plus que de bricoler avec des écrous et des boulons tout en récitant des incantations. Une belle aberration ».

Molly pressa l’étrange instrument contre le corps de Dick. Même à travers ses vêtements, il sentit le cercle froid du cornet peser contre sa poitrine.

« - Il n'a même pas compris ce que je comptais en faire, susurra Molly, des éclats de rire dans sa voix. Encore un archétype bancal. Son auteur l'avait fait brillant pour créer, et seulement pour ça. Il était incapable d'appréhender le monde et sa cruauté. Incapable d'imaginer que je l'avais trahi même quand j'étais au dessus de lui l'arme à la main.

Elle repoussa sa tête en arrière pour rire pleinement.

« - Et maintenant vous devez mourir, mon pauvre M. Burman, c'est la règle. Le détective trop curieux et trop faible devant les femmes n'arrive jamais à la fin de l'histoire ».

Son rire fut couvert par le bruit de la détonation. Incapable de le tenir davantage, la main de Dick lâcha le révolver qui roula au sol.

 

Le détective resta encore quelques minutes assis à contempler le trou dans la poitrine de la chanteuse tandis qu’il luttait contre l'évanouissement. Puis, tant bien que mal, il se releva, retira le suceur d'âmes dans les mains encore chaudes de Molly, et tira sur ce qu'il restait de sa clope. Une fois celle-ci terminée, il récupéra son arme et la rangea dans sa poche avec la machine infernale. Il s'éloigna ensuite vers la porte, sa main gauche crispée sur son flanc pour arrêter le saignement. La blessure était impressionnante, mais pas si grave. C'était toujours comme ça, avec lui. Molly avait eu tord de penser qu'un seul coup suffirait à l'immobiliser. Comme elle s'était trompé en imaginant qu'il ne pouvait rien contre elle parce qu'elle était une femme. C'était bien le seul avantage d'être un archétype bancal créé par des imbéciles incapables de penser par eux même, se dit tristement le détective. Il y avait tellement de flous et de contradictions dans la définition de ses traits qu'il pouvait improviser quand une situation exceptionnelle se présentait.

            Au bout du couloir miteux, il y avait la rue, humide et puante, où les premiers rayons de soleil éclairaient des tas d'ordures fumants. Dick eut un sourire sans joie. Maintenant, il pouvait aller voir Widjet. Et peut-être que d'ici deux ou trois jours, quand il aurait dessaoulé, il appellerait IronHelm pour lui expliquer.

 

Tous droits réservés Gwendoline Guy