"la Reliure" d'Alexandre Coque

LA RELIURE.

 

 

I Le bouquiniste.

 

François Remy se trouvait, en ce froid jour de janvier 2009, chez un vendeur de livres anciens, du V° arrondissement.

Il profitait d’un de ses rares passages dans la Capitale, pour déambuler en ville. La formation organisée par la banque mutualiste dont il était l’employé, consacrée aux nouveaux produits bancaires, ne commençait que le lendemain.

Remy avait erré dans l’Ile de la Citée, suivi le Boulevard Saint Germain, puis rejoint le quartier des Universités avant d’entrer un peu par hasard  dans l’échoppe du bouquiniste.

 

Dans la boutique, notre jeune guichetier fut un peu déçu de ne croiser aucun auteur connu : pas d’Umberto Eco se documentant, de Houellebecq se dandinant, ni de philosophe en chemise blanche, en quête d’une quelconque cause à défendre. Il s’était, en effet, benoîtement figuré que ces médiatiques penseurs étaient aussi visibles dans les lieux de culture parisiens que sur les chaînes du câble. 

En l’absence de ces auteurs, dont il n’avait de toute façon rien lu, Remy en fut réduit à discuter avec le gardien du temple, homme dont le physique  très  Troisième République  laissait penser qu’il avait croisé Clémenceau la veille.

En bon naïf provincial, le petit banquier interrogea l’homme sur les auteurs les plus recherchés et s’extasia sur la beauté de vieilles reliures. Il s’étonna sur le faible prix d’un ouvrage d’un certain E.D.B. intitulé « Lettres du Marquis de  Roselle de 1775 », dont l’état de la reliure était si parfait qu’il le tenta immédiatement.

 

La sentence de l’homme fut sans appel :

_Sachez Monsieur que bien souvent, l’état d’une reliure est inversement proportionnel à l’intérêt de l’ouvrage. Vous trouverez rarement de bonnes reliures de Voltaire, tant les livres ont été lu et aimés.

_Quant à votre marquis, son ouvrage n’a probablement jamais été ouvert et encore moins lu.

 

Honteux et confus, Remy quitta la boutique sans mot dire. Il fonça chez Gibert, Boulevard Saint Michel, acheter un Da Vinci Code défraîchi.

 

 

II

La grande perte

 

La grande campagne de fouille de l’année 7005 commençait. Ces travaux avaient été initiées à compter de l’an 7000, après avoir été déclarés d’intérêt primordial par les Autorités Mondiales. Il s’agissait de récupérer les données historiques, culturelles et scientifiques datant d’avant le Grand Bug.   

Tout avait commencé par la numérisation à compter du XXI° siècle de l’intégralité des ouvrages, revues et tous documents écrits, ainsi que des fichiers musicaux et cinématographiques. A la fin du siècle suivant, les supports papiers, disques Magnétiques et mêmes numériques des bibliothèques et médiathèques, jugés inutiles et coûteux, étaient totalement abandonnés.

L’intégralité des données étaient mises en ligne sur des hébergeurs réputés indestructibles, réunis en réseaux, et disposant d’une maintenance robotisée ainsi que de l’accès à de multiples sources d’énergie.

 

Malheureusement, ces systèmes informatiques, prétendument infaillibles tombèrent en panne en 6999.

En dehors des automates de maintenances, également hors d’usage, plus personne ne connaissait cette technologie oubliée.  Sans l’accès au réseau, désormais impossible, pas de solution pour sa réparation !

Une grande partie du savoir de l’humanité disparut donc dans, ce qui serait communément appelé, le Grand Bug.    

L’ampleur de la perte ne fut pas immédiatement perçue. En effet,  L’hémorragie épargnait les connaissances techniques, immédiatement applicables : la technologie s’était perpétuée et améliorée et figurait parmi les données informatiques régulièrement utilisée et maintenues en vie par les cyborgs de maintenance. 

Les transports continuaient à fonctionner, y compris vers les nouveaux mondes colonisées : la Lune et Mars. L’économie n’avait pas même subi d’à-coup. Les humains ne virent donc pas leur vie quotidienne sensiblement modifié.

 

En revanche, la perte concernait la pensée philosophique, l’histoire littéraire, culturelle et artistique de l’humanité, existant avant la fin du  soixante dixième siècle.

Impossible pour un chercheur, un étudiant, un enseignant de retourner aux sources d’une doctrine, d’une construction intellectuelle ou scientifique. Seule l’ultime étape de la recherche ou de la réflexion était accessible.

Les fouilles de grande ampleur, lancée par le Gouvernement Mondial  tentaient donc de remédier à cette amnésie.

 

 

III

Le violon d’Ingres

 

L’aventure parisienne du petit banquier fut rapidement oubliée et François Remy reprit sa petite vie de guichetier.

Cependant, sa récente curiosité relative à la littérature ne l’abandonna pas. Alors qu’il n’avait quasiment jamais ouvert de livre, il s’acheta quelques classiques. Surtout, il suivit avec une certaine ferveur les émissions littéraires  télévisuelles et radiophoniques.

Il s’intéressait au « déclic » littéraire, à la technique et  à l’inspiration des auteurs.

 

_ Untel savait il comment finirait son livre quand il l’a commencé ?   Bidule fait il un plan structurant son oeuvre ? Comment Machin fait il pour bricoler son récit à tiroir ? - s’interrogeait-il.

 

Puis, une nuit, François Remy fut touché par la grâce : il se leva en sueur à deux heures du matin avec une idée en tête.

Un récit s’imposait à lui qui ne demandait qu’à être écrit. Il s’agissait de l’histoire d’animaux d’une ferme prenant le pouvoir à la place des hommes.  Mais loin de se libérer, les animaux se soumettaient à nouveau au joug de certains d’entre eux : les cochons, qui leur imposaient une tyrannie en définitive bien pire que celles des hommes.

Trois heures plus tard, l’auteur allait se recoucher, heureux et épuisé d’avoir rédigé le gros du récit.

 

Quelques jours plus tard, le banquier écrivit l’histoire d’un monde totalitaire, peuplé de bébés-éprouvette, classés par ordres alphabétiques, en fonction de leurs capacités intellectuelles.

Après ces fulgurants accès de création, l’esprit de Remy fit une pause.

 

L’auteur envisagea alors de publier ses créations. 

 

 

 

IV

 Premières découvertes.

 

Les premières fouilles furent engagées en Europe occidentale, lieu riche en vieux monuments, en la cinquième année de ce début de soixante et onzième siècle.

Les archéologues cherchèrent d’abord des reliquats de supports papiers. Les résultats furent maigres et seuls quelques ouvrages ayant survécu aux temps  revirent le jour.

Puis les recherches se concentrèrent sur des supports informatiques qui malgré leur fragilité avaient parfois pu traverser les époques.

 

Ainsi des CD ROM et DVD, trouvés dans de boîtes hermétiques dans le massif des Alpes,  purent  permettre de reconstituer l’histoire d’un courant musical du XX° siècle, intitulé le Rock n’ Roll, dont les artistes les plus représentatifs étaient dénommés Dick Rivers et les Forbans.     

Une partie de savoir philosophique fut également sauvée. Certains auteurs  des siècles passés revirent le jour par la voie de disques durs d’ordinateurs heureusement conservés.

Les œuvres vidéographiques d’un certains Jean-Marie Bigard furent trouvé sur un très ancien ordinateur.  Ce précieux document réapparaissait au bord de la Méditerranée, mer réputée selon les rares textes retrouvés, pour avoir été  le berceau de la philosophie. L’homme était par ailleurs connu pour avoir  rencontré, en compagnie  du roi de sa province, un haut dignitaire religieux de l’époque, appelé Pape. Cette découverte permis de mieux de pressentir ce qu’avait pu être la finesse de la pensée du début du XXI° siècle.

 

 

Les découvertes s’enchaînaient donc à intervalles réguliers, doté d’un intérêt scientifique plus ou moins marqué.

 

 

 

V

Déception

 

François Remy choisit quelques maisons d’éditions qui puissent publier ses romans de science fiction. Il envoya ses deux projets à des collections thématiques tenues par d’importants éditeurs. Il risqua même l’envoi de  ses chefs-d’œuvre à des maisons n’éditant pas de science fiction.

 

_ Après tout,  se dit il,   _ l’attrait philosophique et politique de mes livres ne doit pas se limiter au cercle étroit de la science fiction. Il peut toucher un public plus large !!  

La plupart des maisons d’édition ne répondirent pas à l’auteur. Ils se désolèrent simplement qu’un idiot puisse oser envoyer de mauvais plagiats du Meilleur de Mondes d’Aldous HUXLEY et de la Ferme de animaux de George ORWELL.

 

 

Seul le Patron des éditions  Soleil Vert  eut pitié du candide. L’éditeur, basé à Lyon  lui renvoya ses manuscrits en lui expliquant la triste méprise : il avait du voir quelques adaptations télévisuelles des grands romans qu’il s’était inconsciemment approprié …  ou peut être était il simplement né trop tard.

Il lui prodigua ensuite quelques conseils et notamment  celui de lire, ce qui lui éviterait à l’avenir bien des contrariétés.

L’éditeur, apparemment si généreux, avait tout de même pris soin de prendre une copie des projets sur une clef USB. Il pensait ainsi amuser un collègue et ami avec lequel il prenait un déjeuner hebdomadaire, le jeudi.

Le jeudi suivant, il rejoignait le restaurant et passa sur une passerelle métallique, surplombant un chantier. Afin d’éviter que ses lacets de ses Paraboots ne trainent dans la boue,  il se baissa pour renouer les fils de cuir.  Au moment de se relever, il poussa un juron en constatant, trop tard, la chute de la clef USB qui lui glissa de la poche.

L’objet se ficha dans un bloc de béton à peine coulé.    

 

François Remy reçut le courrier des Editions Soleil Vert avec un pincement au cœur. Mais en bon Pécuchet  il oublia bien vite sa contrariété passagère et abandonna  toute velléité littéraire pour se consacrer à sa prochaine passion : la botanique.

 

 

 

 

                                                                       VI

                                                               Supercherie.

 

A la fin de l’année 7005, le périmètre des recherches englobait ce qui avait été la ville de Lyon.

Ici encore, des informations furent trouvées mais d’un intérêt secondaire.

Le périmètre allait être abandonné quand un jeune chercheur décida de sonder, à l’aide d’un appareil de résonnance magnétique, certaines fondations d’immeubles depuis longtemps effondrés et enfouis.    

Le sondage fit état de la présence d’une clef USB enchâssée dans un pilier. La clef, miraculeusement conservé dans son sarcophage de béton, révéla deux excellents romans écrits par un certain François Remy.

 

Ainsi renaissait un grand auteur du XXI° siècle.

Rémy allait connaître une postérité, sans précédent, et serait étudié dans toutes les académies du monde et des planètes colonisées.

Une Chaire serait spécialement créée dans plusieurs universités pour accueillir les chercheurs spécialistes des deux romans exhumés. 

Bien plus, la première base construite sur Europa, satellite de Jupiter serait baptisée  « Centre  François Remy », en hommage à l’esprit visionnaire de l’auteur.

 

 

Ainsi, le libraire parisien  avait raison :

 

Le support d’une œuvre est l’indice de sa qualité …   

 

Mais, bien plus encore, il est le garant de sa postérité.    

 

 

©Alexandre Coque